Quelles stratégies non-violentes d’entrée en décroissance ?
La non-violence, en tant que stratégie d’action, a-t-elle quelque chose à apporter la décroissance, vue comme critique d’une logique socio-économique constituant une violence sociale, culturelle, écologique majeure ?
Il n’est pas inutile d’abord de rappeler de quoi l’on parle lorsqu’on évoque les stratégies d’action non-violente. Parler de stratégie, c’est parler d’étapes successives d’une campagne d’action réfléchie, d’analyses préalables de la domination à laquelle on veut s’opposer, enfin de concertation et d’organisation collective.
Les violences induites par notre mode d’organisation économique – qu’on ne saurait réduire à la seule caractéristique de la « croissance »- se prêtent-elle, d’une part, à de telles stratégies d’action non-violente ? Et qu’implique, d’autre part, le choix de ces dernières par les partisans de la décroissance, au niveau de la responsabilité, de l’organisation et de la capacité à proposer des alternatives ?
Chaque situation exige une stratégie qui lui est appropriée, suffisamment souple pour être modifiée en fonction des évolutions du rapport de force, du contexte, ou encore de la répression. Néanmoins il semble possible de poser quelques jalons utiles de manière générale pour l’élaboration de stratégies non-violentes. C’est ce que fait Jean-Marie Muller dans « Stratégies de l’action non-violente »1 où, s’appuyant sur l’expérience historique des luttes non-violentes qu’il a étudiées, il indique un certain nombre d’étapes qu’il juge important de prendre en compte, pour garantir une campagne d’action d’un échec trop systématique :
le choix d’un objectif stratégique : clair, réaliste, atteignable ( il est important de distinguer le souhaitable du possible, le souhaitable n’étant pas oublié mais vu comme horizon ). Le choix d’un objectif flou ou démesuré pour la campagne d’action à court ou moyen terme garantirait l’échec de celle-ci ;
des tentatives de négociation avec « l’adversaire », avec les personnes qui détiennent le pouvoir de réaliser les changements qu’on aimerait voir advenir. Le dialogue, ou du moins sa tentative, doit être premier non seulement avant le passage à l’action, mais aussi durant celle-ci ;
l’appel à l’opinion publique : lui faire prendre conscience de l’injustice, sans la culpabiliser. Il est important de la mettre de son côté, car son soutien est primordial, il constituera la force du mouvement. Cet appel à soutien se fait au moyen de communiqués, de pétitions, d’actions de sensibilisation, de défilés, de marches, de grèves de le faim limitées, etc…
l’envoi d’un ultimatum, qui fait augmenter la pression ;
le passage à l’action directe, mettant en œuvre des moyens non-violents de contrainte, en parallèle à l’effort de persuasion. Actions de non-coopération : grèves, boycotts, refus de l’impôt ; et actions d’intervention : sit-in, obstruction, usurpation civile (subvertir le système en restant à son poste et en appliquant d’autres consignes que celles demandées), organisation parallèle, désobéissance civile, …
Il est utile d’évoquer ici de manière plus précise certaines de ces ressources de l’action non-violente :
Les luttes de Gandhi, de Luther King, la résistance des praguois en 1968 contre l’invasion des chars soviétiques, etc… : de nombreuses luttes non-violentes dans l’histoire s’appuient sur la force du nombre organisé face à une puissance injuste ou illégitime, et plus précisément sur la force de la non-coopération.
Face à des dominations politiques, sociales, culturelles, économiques qui reposent en grande partie sur la coopération volontaire ou du moins sur l’obéissance de ceux-là même qui les subissent, c’est le refus concerté de concourir plus longtemps à cet état de fait qui suffit, plus souvent et sûrement qu’on serait tenté de le croire, à voir s’effondrer ces dominations. Ce principe théorisé par La Boëtie, Thoreau et quelques autres, a fait preuve d’une efficace surprenante là où il a été mis en œuvre et suivi par le plus grand nombre. Il est résumé dans cette formule saisissante de Barthélémy De Light, au XIX° siècle : "Là où nul n’obéit, personne ne commande ! ".
Un exemple parmi d’autres de cette force de la non-coopération est celui du putsch d’un certain Kapp en 1921 en Allemagne : face au refus généralisé de l’ensemble de la société, à toutes les échelles, de suivre ses ordres, il vit son pouvoir être réduit à celui de ses membres.
La caractéristique de l’action non-violente de masse se trouve donc dans un refus de coopérer qui se trouve à la portée de toutes et de tous. Sa force est d’être à la portée de tout le monde, y compris les plus faibles, et d’être difficilement réprimable car peu visible. Il est en effet difficile de réprimer quelqu’un qui participe au boycott de certains produits, car il ne s’agit pas d’un acte mais d’un « non-acte » ! Et il est tout aussi difficile de réprimer un mouvement civil de trop grande ampleur qui s’oppose ouvertement à une politique injuste : « Il y a sans doute un seuil au-delà duquel un mouvement civil de masse n’est plus réprimable »2.
Lorsque la non-coopération avec le système établi conduit à faire ce qui est interdit par la loi, par exemple à se rendre dans un lieu interdit, il s’agit alors de désobéissance civile. Lorsque, bravant la loi, à la suite de Gandhi, des millions d’indiens se sont mis à ramasser librement le sel sans passer par les taxes britanniques, il s’agissait alors d’une action exemplaire de désobéissance civile. Exemplaire, car à la portée de tous ( à condition d’être sur la côte), et d’une légitimité criante. Ce dernier point nous amène au suivant :
Une autre ressource de l’action non-violente réside dans la réalisation d’actions de résistance dotées d’une forte valeur symbolique, dont l’impact psychologique peut être important pour dynamiser et donner confiance à celle-ci, et dont l’impact médiatique peut être décisif pour le ralliement de l’opinion publique à la lutte. Savoir manier le symbole est l’une des forces stratégiques d’une campagne d’action non-violente : la poignée de sel brandie par Gandhi en 1930 après sa marche à travers l’Inde, pour signifier et matérialiser l’émancipation du peuple indien par rapport aux taxes britanniques sur le sel, le fromage brandi par José Bové à Seattle en 1998 pour signifier la résistance des cultures à l’uniformisation, etc…L’action symbolique a également pour avantage d’être difficilement réprimable, car les sanctions prévues pour les délits de ramassage d’une poignée de sel ou de possession d’un roquefort sont, en tout état de cause, assez minimes…Elle permet en outre de recentrer le conflit sur son objet, qui y est mis en scène, alors même qu’il a toujours tendance à être transformé en conflit de personnes et à dégénérer en violence3. Action symbolique et action de masse ne s’excluent évidemment pas et constituent même des moments complémentaires tous deux essentiels d’une campagne d’action non-violente bien ciblée. « Ainsi, résume Jean-Marie Muller, en dramatisant l’injustice, l’action non-violente exerce sur l’adversaire une pression morale, en tarissant les sources de son pouvoir, elle exerce sur lui une contrainte sociale »4.
Pour agir avec plus d’efficacité contre l’injustice ou le système organisé auquel on souhaite résister, il convient de trouver quel est le « point faible » de l’adversaire, « le point de déséquilibre -celui d’où il sera le plus facilement ébranlé ; le point donc où l’abus de pouvoir est le plus flagrant, le plus criant, le plus gênant »5. Une fois un tel point faible identifié et analysé, il est alors du plus grand profit de diriger ses actions et de mettre le doigt précisément sur ce point. Car c’est l’endroit qui, plus que tout autre, permet d’avoir prise sur le système et de le faire basculer.
Il s’agit alors d’agir comme sur un levier. C’est la stratégie qui a été privilégiée par Lanza del Vasto lors de son jeûne de protestation contre la guerre d’Algérie en 1957 à Clichy : axer sa protestation sur la question de la torture, qui représentait une question délicate et un point faible de la stratégie militaire du gouvernement français par rapport à son opinion publique, et qui était une manière d’introduire une remise en question plus générale du bien fondé de cette guerre.
Jean-Marie Muller exprime de la manière claire quels en sont les enjeux : « Lors d’une campagne d’action directe non-violente, le programme constructif consiste à organiser, parallèlement aux institutions et aux structures que l’on conteste et avec lesquelles on refuse de coopérer, des institutions et des structures qui permettent d’apporter une solution constructive aux problèmes posés. Il s’agit de mettre en place les bases concrètes de la nouvelle société, fondée sur la justice et la solidarité, pour laquelle la lutte a été entreprise. (…) Ainsi la stratégie de l’action non-violente s’efforce de réaliser en même temps la révolution politique et la révolution sociale. Elle n’attend pas la prise du pouvoir politique pour commencer à mettre en œuvre les changements économiques et sociaux nécessaires.
Le programme constructif doit permettre aussi de venir en aide aux militants du mouvement qui sont victimes de la répression exercée par l’adversaire, soit qu’ils perdent leur profession, soit qu’ils se trouvent en prison. Il est alors nécessaire que ces militants et leurs familles puissent aussitôt bénéficier, de la part du mouvement, d’une aide appropriée à leurs besoins réels. (…)
Ainsi le programme constructif permet-il à l’action non-violente de dépasser les aspects négatifs qui caractérisent la contestation, la résistance et la non-coopération. Par lui, un mouvement non-violent ne tient plus seulement sa consistance de ce à quoi il s’oppose, mais aussi de ce qu’il propose et réalise. »6.
A partir de ces éléments comment est-il possible d’agir pour transformer la réalité socio-économique actuelle et entrer dans une économie et une société de décroissance ?
Toute mise en action nécessite comme préalable une analyse affinée de la "domination" qui est en oeuvre. Sur ce point, l’ ensemble des articles et ouvrages publiés par ailleurs sur ce sujet analysent celle-ci, dans ses mécanismes et ses extensions, bien mieux que je ne pourrais le faire. Je me bornerai donc à donner un exemple de cette domination, qui se trouve imbriqué dans l’ensemble des violences induites par notre mode d’organisation actuel .
L’économie de marché porte à un niveau rarement atteint les inégalités économiques et sociales, à l’échelle du monde comme à l’intérieur de nos sociétés. Ici la précarité et l’insécurité sociale augmentent, l’exclusion se renforce et l’écart entre ceux qui s’intègrent dans le système économique au prix parfois de sacrifices personnels importants, et ceux qui en sont exclus, est de plus en plus dur. Ceux-là même qui parviennent à en bénéficier sont trop souvent soumis à une pression insupportable. Les conditions de vie globales dans lesquelles l’homme évolue dans nos sociétés se sont insensiblement dégradées ( au niveau de la qualité de l’air, de l’eau, de la nourriture,…), l’horizon de vie et de sens de trop de personnes est réduit à l’aller-retour morne et épuisant du métro-boulot-dodo. Les rythmes de vie augmentent sans cesse comme un tourniquet qui expulse hors de lui ceux qui n’ont pas la force de s’y accrocher et qui broie dans son rythme effréné et aveugle ceux qui tentent encore de s’y tenir, et qui sont enjoints de pédaler pour participer à sa course7.
Cette conséquence ne peut être séparée des inégalités à échelle mondiale, qui proviennent moins du manque de ressources, que de celui d’un partage équitable de celles-ci. Au niveau agricole, mais aussi pharmaceutique, technologique, culturel,…Ni des conséquences écologiques déjà constatables.
Notre situation économique mais surtout écologique nous place devant un problème qui semble inédit.
Les luttes non-violentes reposent essentiellement, on l’a a vu, sur la mise en place de stratégies collectives et massives de non-coopération et de désobéissance civile avec un ordre établi. Imagine-t-on le boycott des autobus de Montgomery en 1955 sans la participation des noirs, qui en sont les premières victimes ? Imagine-ton la résistance à l’occupation des chars russes en 68 sans les praguois, la grève de 1981 à Gdansk sans les ouvriers polonais, la désobéissance civile à la loi sur le sel en Inde en 1931 sans les indiens ?! Ces situations imaginaires semblent relever sinon de l’absurdité, en tant cas de configurations stratégiquement mauvaises.
C’est pourtant la situation dans laquelle nous nous trouvons concernant le problème de la croissance -vous savez, ce dogme de la multiplication effrénée et continuelle de la production-consommation de biens et d’énergies, au service d’une mécanique économique censée trouver un équilibre dans l’emballement perpétuel de son allure…
Les victimes de la croissance, dans leur écrasante majorité, …ne sont pas encore nées. Si les désastres écologiques induits par ce mode de fonctionnement commencent timidement à faire des dégâts aujourd’hui, et si les victimes de la croissance au niveau écologique, social, médical, économique, culturel, sont déjà extrêmement nombreuses, il nous faut bien réaliser qu’elles ne constituent en réalité qu’une part réduite des victimes humaines à venir de nos comportements énergétiques. Pour s’en tenir aux conséquences écologiques de notre société de croissance actuelle, il est devenu banal d’affirmer que nous commettons des destructions irréparables qui auront très bientôt des conséquences au-delà de toute imagination sur la vie sur notre planète, et entre autres sur notre espèce. La croissance économique est une arme de destruction massive à retardement.
Il s’agit là d’une violence transgénérationnelle, qui hypothèque les capacités de survie et même les possibilités d’existence de l’ensemble des générations qui viennent après nous. Les conséquences de nos actes dépassent tout bonnement les limites de notre imagination.
C’est là que se pose un problème stratégique encore inédit et qui pourrait être résumé ainsi : l’immense majorité des victimes écologiques de notre mode de vie, n’est pas encore née. Et donc se trouve dans l’incapacité de réagir et d’agir, comme peuvent le faire les victimes, bien vivantes, d’injustices actuelles.
Imaginez-vous quel aurait pu être l’impact du boycott des autobus de Montgomery, si les victimes contemporaines de la discrimination ne s’étaient comptées que sur les doigts d’une main, et si seule cette poignée de noirs avait pu agir, avec le soutien des quelques blancs qu’elle aurait pu mobiliser ?
Proportionnellement, étant donné le rapport entre le nombre de victimes muettes et futures de nos actes et de celles qui se trouvent actuellement en capacité de réagir, nous nous trouvons dans une situation comparable…De quelle manière pourrons-nous dégager, à partir de cette impasse apparente, des perspectives d’action non-violente, notamment de masse ?
Ou autrement dit, si les ressources de l’action non-violentes existantes s’avèrent être efficaces pour la défense des droits humains, nous nous trouvons au défi d’inventer des stratégies pour défendre les droits des personnes futures : quelles résistances transgénérationnelles saurons-nous inventer à ces violences transgénérationnelles ?
Si, dans le cas de la décroissance, au vu du caractère largement transgénérationnel des violences existantes, la question des conditions d’une action non-violente efficace de masse semble problématique, un autre élément propre à l’action non-violente se trouve être, lui, particulièrement présent.
Si nous reprenons l’exemple du boycott des autobus par la communauté afro-américaine de Montgomery, présenté par Jean-Marie Muller dans Stratégie de l’action non-violente comme "l’un des modèles les plus parfaits de l’action non-violente", nous constatons que la communauté noire de la ville peut être considérée comme victime d’une situation injuste, mais que précisément toute la logique qui la mène à ce boycott, avec son leader Martin Luther King, est d’affirmer qu’elle n’est pas que victime de cette injustice mais qu’elle en est également responsable, dans la mesure où ses membres ne font pas tout pour la faire cesser. C’est là le principe de base de la désobéissance civile.
C’est donc la responsabilisation, c’est à dire le refus de rejeter la responsabilité de l’injustice exclusivement sur l’autre et de la combattre en une lutte toute extérieure, au profit d’une reconnaissance de sa propre part de responsabilité dans l’injustice et dans le mal commis, qui caractérise l’action non-violente. La ligne de partage ne passe plus à l’extérieur, entre l’oppresseur et la victime, mais bien à l’intérieur, entre la part en soi de coopération à l’injustice, et celle de résistance à celle-ci. La lutte non-violente est un combat intérieur autant qu’extérieur. Un combat qui implique, met en cause et responsabilise celui qui le mène, au lieu de rejeter la responsabilité sur l’autre – l’ennemi, le système- dans un réflexe bien connu de « polarisation externe », processus psychique qui se trouve être à la base de la plupart des violences8.
Il s’agit là d’une posture moins théorique que pratique : je concentre mon énergie sur la part d’injustice dont je suis moi-même responsable, et donc sur laquelle j’ai un pouvoir réel, et cela me permet d’avoir une action d’une efficacité optimale face à cette injustice. Mes capacités de transformation d’une situation sont en effet proportionnelles à ma responsabilité dans cette dernière. Si plaider l’irresponsabilité semble au premier abord plus facile, le corollaire de cette posture de rejet de la responsabilité sur d’autres, est le rejet des capacités de changement, sur ces mêmes autres, et donc l’auto-condamnation à l’impuissance personnelle et à la dépossession de son propre pouvoir sur sa vie.
Si nous cherchons à introduire ces dernières réflexions sur la responsabilité et les potentialités d’action qui lui sont liées, à la contestation de la croissance économique qui régit nos sociétés, nous nous trouvons alors amenés à une remise en cause fondamentale de nos modes de vie au quotidien. Nous pouvons certes ne voir, dans les conséquences destructrices socialement, humainement ou écologiquement de notre système d’échanges économiques actuel, que la responsabilité, bien réelle il est vrai, des grandes multinationales, des organismes financiers internationaux, ou des dirigeants politiques aveuglés par leur désir de dominer au mépris d’une vision d’ensemble. Mais il s’avère très vite évident pour qui veut être honnête que la spirale destructrice de la croissance marche essentiellement grâce à un carburant qui se trouve être notre coopération quotidienne volontaire à ses processus. Il serait malhonnête de notre part et trop facile de nous tourner vers d’autres, vers de vilains exploitants, pour expliquer l’exploitation mortifère de notre biosphère. Ce ne sont pas quelques hauts-gradés de la finance et de la corruption qui utilisent à eux seuls des millions de voitures, des millions de tonnes de produits manufacturés toujours plus inutiles et des millions de tonnes d’emballages alimentaires par an. C’est bien nous.
Les grandes multinationales ne sont pas dirigées par de grands manitous occultes programmant la destruction accélérée de notre planète. Par contre elle fonctionnent grâce au labeur rangé et anonyme de nombreux cadres, agents commerciaux, ouvriers, transporteurs, publicitaires et finalement consommateurs, sans lesquels les ordres du PDG de l’entreprise, même s’il les hurlait en s’époumonant, n’auraient aucun impact sur l’environnement. Mais tous ceux là –nous- sont complices du système. Nous sommes complices car notre survie à court terme est en jeu – le « jeu » du mécanisme de la précarité est d’entretenir la rareté de l’emploi pour maintenir sous pression les travailleurs par la peur de l’exclusion et le spectre de la misère.
Refusons tous demain, de l’ouvrier à l’agent publicitaire en passant par le cadre, mais surtout le consommateur, de jouer le rôle qui nous est réservé dans la partition de la croissance illimitée, et tout cela s’écroule. Commençons par balayer devant notre porte : ce principe est, du seul point de vue stratégique, étonnamment efficace !
Nous nous trouvons donc dans une situation où d’une part les ressources de l’action non-violentes de masse se trouvent exceptionnellement limitées par rapport au nombre réel de victimes des violences économiques largement transgénérationnelles qui sont perpétrées, et où d’autre part la responsabilité de ces violences est plus clairement qu’ailleurs attribuable à notre propre coopération volontaire, à travers la production et la consommation essentiellement.
Quelles pistes entrevoir dès lors pour une action non-violente pertinente et efficace visant à sortir de cette situation génératrice de misères sociales, d’épuisement des ressources naturelles et de destruction durable du vivant ?
S’il est vrai que le nombre des victimes vivantes de nos violences économiques, est largement inférieur au nombre de celles à venir, cela ne doit pas nous cacher qu’il reste tout de même très important. C’est même sans doute l’un des plus importants qui ait jamais existé et que nous pouvons attribuer à un processus unique ( quoique complexe ), qui est cette forme de mondialisation libérale actuelle instaurant une marchandisation de l’ensemble des rapports humains et des rapports à notre planète.
Ainsi, en dépit de ce problème stratégique inédit soulevé et induit par la nature écologique des violences économiques que nous perpétrons, il faut affirmer que, d’un autre point de vue plus pragmatique et centré sur le présent, nos ressources en termes d’action non-violente de masse sont malgré tout très importantes.
Il a été entrevu ci-dessus comment pourrait s’exercer une non-coopération avec les mécanismes de la croissance à travers la production et la consommation essentiellement. En effet, l’ensemble des "victimes" actuelles de la mondialisation sous ses divers aspects sont, en vertu du principe de responsabilité énoncé plus haut, susceptibles d’agir de façon déterminante sur les mécanismes économiques qui régissent celle-ci. Par la non-coopération avec la logique de production-consommmation qui la fonde, par la promotion quotidienne d’autres rapports de production, d’autres formes d’échange plus humaines et plus équitables. Par exemple : par l’achat de fruits et légumes de saison et locaux, afin d’éviter des transports gigantesques et la pollution induite par ceux-ci. Par l’achat de produits de la terre sans marque et sans emballage. Par la confection de plats cuisinés plutôt que l’achat de plats préparés. Mais aussi par les choix énergétiques, concernant en particulier les transports ; etc…, et par les changements de rythme de vie qui sont induits par de tels choix.
J’ai été frappé lors du colloque sur la décroissance à Lyon en septembre 2003, par un certain nombre d’interventions qui mettaient en valeur des expériences admirables de cohérence et d’engagement personnel, reflets de choix difficiles et courageux car souvent en rupture avec les comportements sociaux courants. Il ne fait pas de doute pour moi que là se trouve la base de toute volonté de changement plus global et de cheminement vers une société de décroissance. Je fais moi-même mes premiers pas chancelants dans cette voie –multiple- que beaucoup réalisent au quotidien. Et pourtant j’ai été choqué par certaines de ces interventions. Certaines laissaient entendre que le changement de vie individuel était à lui seul suffisant pour faire évoluer la situation globale vers une sortie de la spirale absurde de la croissance reine. Au risque de choquer à mon tour certains, il me semble devoir affirmer que de tels changements personnels de vie –se nourrir différemment et mieux, inventer d’autres rapports de production, etc.., sont, selon l’expression consacrée, nécessaires mais pas suffisants. De la même manière qu’un militantisme politique qui ne s’accompagne pas de changements personnels cohérents peut être parfois immature, il me semble que le changement personnel pris pour lui-même comme suffisant, n’échappe pas parfois à une certaine bonne conscience.
Il me semble important d’affirmer que la somme des actions individuelles ne peut pas faire système à elle-seule, qu’elle n’est pas suffisante pour nous porter à l’échelle des défis à relever à l’échelle planétaire. La somme ou la juxtaposition de ces actions individuelles, nécessaires comme fondement d’une non-coopération, ne peut pas résoudre à elle toute seule la situation. Croire cela ce serait croire en une nouvelle main invisible, qui cette fois-ci se trouverait dans notre camp ; ce serait sans doute céder à une mythologie.
Pour assumer cette responsabilité d’être forts, il me semble nécessaire de passer, d’une manière ou d’une autre, de l’individuel au collectif, de mutualiser ces expériences personnelles de changement de mode de vie, de production et de consommation, afin d’instaurer une véritable dynamique de non-coopération. Chacun voit que de multiples engagements individuels de non-coopération avec un ordre établi, de quelque nature qu’il soit, pour importants et nécessaires qu’ils soient, sont autre chose qu’un mouvement ou qu’une campagne organisés de non-coopération.
Quelques habitants noirs de Montgomery, isolément, sans lien entre eux, par leur seule initiative personnelle de boycott des transports en commun, n’auraient pu contraindre le gouvernement fédéral à abolir la loi qui les discriminait. Il a fallu qu’ils élaborent conjointement une stratégie collective fédérant de multiples engagements personnels de boycott, pour parvenir à ce résultat.
De même quelques objecteurs de conscience isolés, sans lien entre eux, chacun dans son coin, si courageux, prophétique et admirable que soit leur choix, n’auraient pu parvenir à contraindre leurs gouvernements respectifs à faire voter le statut de l’objection de conscience. Il a fallu pour cela qu’ils coordonnent un minimum leur action et lui donnent une dimension plus proprement politique. D’ailleurs, pour prendre un exemple, en Espagne de nombreux objecteurs de conscience avaient été signalés sous Franco, sans pour cela gêner en rien l’institution militaire ni le régime. Ces personnes étaient des Témoins de Jéhovas. Ils refusaient le service militaire en vertu d’une éthique strictement personnelle et privée. Consciente de l’innocuité pour elle de leur refus, l’armée les a plus ou moins toléré durant plusieurs décennies. Il a fallu attendre la fin des années 60 pour voir apparaître les premiers objecteurs de conscience ( en particulir Pepe Beunza ) qui gênèrent réellement l’armée, le gouvernement et la société toute entière, par la dimension collective et politique qu’ils donnèrent à leur lutte. Leur combat aboutit quelques années plus tard à un statut des objecteurs de conscience en Espagne. Ne soyons pas « témoins de Jéhovah » dans notre engagement personnel d’objecteurs de croissance !
Ce n’est pas être amoureux de l’institutionnalisation pour elle-même, ou chantre de la récupération politique et de l’embrigadement, que de considérer que si les partisans de la décroissance souhaitent donner un impact politique fort à certaines de leurs objections, expériences et propositions, dans le cadre de stratégies d’action non-violente, il sera alors nécessaire de s’organiser un tant soit peu. Il y a bien sûr une différence entre institutionnalisation forcenée, et instauration d’une dynamique collective. Cette dernière, aussi légère soit-elle dans ses structures, est nécessaire pour apporter une visibilité extérieure à des expériences qui le méritent, pour encourager et soutenir celles et ceux qui s’impliquent dans celles-ci, pour faire circuler les informations et les idées, mais également et tout simplement, pour adopter des stratégies communes. Je n’ai pas ici de plan d’organisation à proposer, bien sûr, mais je voulais du moins porter cette interpellation et cette exigence. "La désorganisation est la sœur jumelle de l’irresponsabilité", écrivait Archinov9.
Il existe déjà divers mouvements et réseaux engagés autour de cette idée de décroissance. Dans la perspective de la mise en branle de stratégies non-violentes d’action collective, il peut s’agir soit de renforcer ces réseaux déjà existants, soit d’en créer de nouveaux, plus larges encore : face à la puissante et complexe machine socio-économique contre laquelle on veut lutter, il convient d’être fermes, d’être durs comme le roc. Comme le ROC ( Réseau d’Objecteurs de Croissance ) ?
Quelles peuvent être les stratégies d’objection collective et politique à la croissance ?
la non-coopération, on l’a vu, semble être une ressource essentielle, primordiale pour une stratégie de rupture avec les mécanismes économiques que nous nous donnons actuellement. "Le grand problème de la production capitaliste, écrivait déjà Paul Lafargue au XIX° siècle, est ( …) de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices"10. C’est dans la non-coopération en tant que consommateurs que repose en grande partie notre pouvoir, puisque c’est dans la coopération en tant que consommateurs que repose en grande partie notre responsabilité. "Parce qu’une solution issue des décideurs politiques est improbable, je préconise une réaction individuelle (si elle est entendue, elle deviendra collective) de désengagement économique et de non-collaboration au système avec pour objectif de l’abandonner plutôt que de le combattre, en nous réappropriant le politique et l’économique", écrit Gérald Almarcha11. Paul Ariès lui-aussi semble privilégier une telle piste lorsque, parlant de notre système économique basé sur la consommation et de ses conséquences, il estime que "le boycott organisé est constitué en délit en France. Le système en a très peur. C’est très efficace." Il apporte une précieuse précision, comme on le verra plus loin, lorsqu’il ajoute : "Cependant, par exemple, une journée de boycott de Mac’Do doit être en même temps une journée de solidarité avec le personnel de Mac’Do"12. Mais c’est également la non-coopération en tant que producteurs et acteurs du système, qui doit être mise en œuvre, pour aller au bout de notre responsabilité.
l’action symbolique est elle aussi importante à mettre en œuvre. Elle vise essentiellement à renforcer la confiance de celles et ceux qui se lancent dans une campagne d’action pour la promotion d’une économie et d’une société de décroissance, mais aussi et surtout à sensibiliser l’opinion publique et à la convaincre de l’intérêt d’entrer dans une telle dynamique : "ce ne sont pas les minorités convaincues qui font l’histoire, mais les minorités qui savent convaincre". Pour donner un exemple : dans un contexte où la majorité des victimes des violences liées à notre organisation socio-économique actuelle ne sont pas encore nées, et donc incapables de faire entendre leur voix et de lutter pour faire valoir leurs droits, pourquoi ne pas les matérialiser dès aujourd’hui, en les figurant et en les faisant intervenir lors de manifestations ? Pourquoi ne pas organiser une "marche des descendants" qui viendraient interpeller les vivants sur les violences qu’ils leur font subir, et les appeler à les rejoindre, c’est à dire à les prendre en compte et à les "vouloir" ? Une marche où descendants et ancêtres illustres se rejoindraient pour appeler les vivants à ne pas briser la trame de l’histoire ?
Trouver la prise. Si la croissance était une automobile, la publicité serait sans doute la pédale d’accélérateur. Dans ce cas, elle serait un endroit privilégié sur lequel agir afin d’entraver la course de la voiture. C’est peut-être dans la publicité, véritable accélérateur psychologique de croissance, que se trouve une prise ( parmi d’autres ), un point sensible du système en son entier, sur lequel une campagne d’action pourrait être portée en vue de déstabiliser celui-ci. Les réactions épidermiques ayant suivi les actions anti-publicité de ces derniers temps semblent attester que l’on touche là un point délicat, un point stratégique de l’aliénation volontaire qui préside à la marche en avant de la croissance.
Comme le pointait la remarque de Paul Ariès plus haut, une campagne d’actions d’objection de croissance doit nécessairement s’accompagner d’un programme constructif, qui soit en même temps une force de contre-propositions basées sur des expériences et des idées, et une structure susceptible d’aider matériellement les personnes qui s’engagent dans des actions parfois très engageantes de non-coopération ou de désobéissance civile. C’est là sans doute que seront estimés la cohérence, la pertinence et l’attrait de tout mouvement cherchant à entrer dans une société et une culture de décroissance par des stratégies non-violentes. Concrètement, que peut-on envisager ? Une mise en valeur, à travers un réseau servant de plate-forme de communication avec l’ensemble de la société, des nombreuses expériences qui sont vécues depuis longtemps parfois et qui apportent des témoignages forts d’alternatives sociales, politiques, économiques. Une réflexion critique et collective sur ces expériences et sur ce qui peut être proposés à partir de celles-ci à une proportion plus large de personnes, dans un esprit de pluralité. Une structure, ou la mise en réseau de micro-structures, permettant à des personnes qui veulent faire acte d’objection de croissance engageant l’ensemble de leur existence sociale– et il y en a – de pouvoir réaliser ce choix sans tomber dans une précarité sociale inéluctable, soit en s’insérant dans des expériences existantes, soit en bénéficiant d’une solidarité qui leur permette de monter leur projet de vie décroissant. De même que les objecteurs de conscience bénéficiaient, autant qu’il était possible, d’une solidarité envers eux et leurs familles quand aux conséquences sociales de leur choix, grâce à leur organisation collective.
Enfin, il me semble que la décroissance pourrait gagner en crédibilité si celles et ceux qui oeuvrent en ce sens réussissaient à proposer dans ce cadre des perspectives de vie décentes aux nombreuses personnes qui vivent dans la précarité et dans l’exclusion de notre société-tourniquet. Proposer aux personnes au chômage ou en travail précaire par exemple, des perspectives de travail s’articulant à un rythme de vie et à des repères différents, dans une perspective de société décroissante : n’y a-t-il pas là un défi à relever ? En plus de l’urgence évidente d’une telles perspective, ce serait un signe fort de promotion de la décroissance comme horizon de valeurs alternatif à celui de notre société d’exclusion, et comme alternative concrète parvenant à offrir des perspectives socio-économiques humaines et viables là où le règne du marché échoue. Ce pourrait être l’un des grands chantiers de la décroissance.
Un point d’importance : une culture de décroissance et une culture de non-violence ont toutes deux pour caractéristique essentielle commune, le souci de l’autre, présent et à venir. C’est là une force commune de critique de la culture dominante, qui tend à enfermer sur soi et à gommer toute prise en compte de l’altérité, du passé et de l’avenir, c’est là une base commune sur laquelle imaginer des alternatives, mais c’est aussi la matière première pour une manière d’agir dès aujourd’hui qui allie une réelle efficacité et un respect absolu de la personne d’autrui.
GG, le 21-02-04
(Cette croissance a besoin de carburant. Partout où l’on trouve de l’or noir, partout croissent les guerres, croissent les dictatures, croissent les expropriations. Le pétrole est bien le moteur de la croissance. Mais de la croissance des violences et des iniquités dans le monde. En Equateur par exemple, un oléoduc est construit au mépris des revendications légitimes des communautés indiennes vivant sur son parcours : scènes de lutte inégale similaires à bien d’autres partout dans le monde : l’éléphant écrase une puce sans bruit. Et l’on applaudit l’éléphant pour ses performances, sans voir la puce. Les puces, c’est nous. Mais paradoxalement, l’éléphant aussi, c’est nous.)
1 Muller JM, Stratégie de l’action non-violente, Points Seuil, 1981.
2 Mellon Christian et Sémelin Jacques, La non-violence, p.93, PUF, QSJ ?
3 Cf les ouvrages de René Girard, notamment Des choses cachées depuis la fondation du monde, Le livre de poche, biblio essais.
4 Muller Jean-Marie, op. cité, p. 45,
5 Ibid. p.89.
6 Ibid., p.81-86.
7 Dans ce contexte, ce qui nous fait tenir et donne goût à la vie, c’est les rapports humains gratuits, la convivialité, les échanges non-marchands, et le temps passé…à le perdre ! Si ces moments précis constituent des espaces de bien-être, de respiration et de survie relationnelle et spirituelle dans notre contexte socio-économique, pourquoi ne pas choisir un mode d’organisation qui soit basé justement autant que possible sur ces caractéristiques ?
8 Selon le psychiatre états-unien Friedrich Hacker, dans son ouvrage Agression-Violence dans le monde moderne, Calmann-Lévy 1972.
9 Archinov, La Makhnovchtchina. Ed. Spartacus.
10 Lafargue Paul, Le droit à la paresse, 1880.
11 Almarcha Gérald, JM Harribey et la décroissance, Politis, 25-12-03.
12 Ariès Paul, Les manipulations mentales au sein de la mondialisation, conférence à DiverCité, Lyon, 10-12-02.