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Barbouzes au pays des droits de l'Homme

« On n'aurait jamais imaginé qu'un gouvernement démocratique se permette d'agir comme des terroristes » se souvient Grace O'Sullivan, ancien membre de l'équipage du Rainbow warrior, à l'occasion des 20 ans du sabotage du navire[1]. Le 10 juillet 1985, le bateau de Greenpeace qui menait une campagne contre les essais nucléaires dans le Pacifique explose et coule, un journaliste portugais est tué. Cette opération des services secrets français (DGSE), baptisée Satanic, est un véritable fiasco. Charles Hernu, ministre de la Défense est mis en cause. Le chef de la DGSE est rapidement limogé et l'on sait aujourd'hui que François Mitterrand avait donné son feu vert.

L'histoire de la Cinquième République est truffée de ce type de coups tordus, qui ont souvent tourné au désastre et au limogeage des lampistes. La dernière « maladresse » de ces agents très spéciaux est l'incendie de la paillote Chez Francis sur une plage corse en avril 1999 par les supergendarmes du GPS (Groupe de peloton de sécurité) installés sur l'Ile de beauté pour régler leur compte aux nationalistes corses et doublés leurs petits camarades policiers.

Quelques affaires du même genre restent dans les mémoires : en décembre 1973, un dessinateur surprend des agents de la DST (service de contre espionnage français) en train de placer des micros sous le parquet des locaux du Canard enchaîné (non lieu). Autre affaire célèbre : l'assassinat du garde du corps d'Alain Delon, Stephan Markovic, en septembre 1968 alors qu'il tentait de faire chanter de hautes personnalités habituées de partouzes mondaines dont la femme de Georges Pompidou.

Pour rester sur la disparition des personnages encombrants, citons l'assassinat du député giscardien Jean de Broglie en décembre 1976 par un flic et des truands (commanditaires jamais identifiés), ou le faux suicide du ministre du travail Robert Boulin en octobre 1979 accompagné de la disparition de ses dossiers compromettants. Tout cela bien évidemment au nom de l'impérieuse Raison d'Etat. Elle justifie bien des pratiques, de l'exécution d'opposants ou de détenteurs de secrets gênants aux actions plus courantes comme la surveillance et la mise sur écoute systématique de personnes qui dérangent des membres du pouvoir. Pratiques guère étonnantes dans une République issue d'un coup de force et baignée dès ses débuts dans le grenouillage d'agents secrets, hommes de main et autres aventuriers de la politique.

La peur du rouge

Si le principe barbouzard est au cœur de la Cinquième République et a été érigé en mode de gouvernement, notamment en Afrique, il n'est pas né avec elle. Dès la structuration de la résistance durant l'occupation nazie, les enjeux de pouvoir entraînent des luttes terribles pour savoir qui dominera le pays lors de la Libération[2]. En 1945, le Parti communiste est la force politique la plus puissante en terme de prestige et de militants , beaucoup sont encore armés. La bourgeoisie française va tout faire pour diminuer l'influence communiste et les désarmer. A l'échelle de l'Europe, les capitalistes, pour beaucoup anciens collabos, tentent par tous les moyens de contenir le « péril rouge ». Obsédés par le risque d'extension de la sphère d'influence soviétique en Europe occidentale, les Etats-Unis vont mettre de nombreux moyens à leur disposition, comme le fameux plan Marshall[3].

Prenons le cas de Marseille – carrefour de nombreux enjeux – pour montrer la dureté de l'affrontement entre une classe ouvrière appauvrie mais déterminée et une bourgeoisie compromise en pleine reconstruction prête à utiliser des méthodes extra-légales.

Jusqu'en 1946, les communistes et les socialistes sont unis. En 1947, c'est la rupture ; ils s'affrontent, notamment dans la rue. Les socialistes s'allient avec la pègre locale (preuve que le gaullisme n'a pas ce monopole). Depuis les années 30, les truands jouent un rôle croissant dans la vie politique de la cité phocéenne. Les célèbres Carbone et Spirito s'associent à Simon Sabiani, maire adjoint fasciste, et affrontent en 1934 les dockers et les syndicalistes. Ils s'impliquent ensuite dans la collaboration. L'Occupation va accentuer la politisation des truands, phénomène qui persistera d'ailleurs, comme nous le verrons, des décennies après 1945.

Revenons à 1947. Au niveau national, la vie est chère, les ministres communistes vont bientôt être virés du gouvernement. A Marseille, le climat social est tendu , la CGT boycotte les tramways suite à une augmentation des prix. Des affrontements se produisent en novembre après le tabassage de conseillers municipaux communistes par des truands. 40 000 manifestants se retrouvent devant l'hôtel de ville, une partie d'entre eux envahit alors le quartier de la pègre. Les frères Guérini, alliés des socialistes , tirent sur les ouvriers. On relève un mort et plusieurs blessés. La ville est bloquée le 13 novembre alors qu'une grève sauvage éclate dans tout le pays pour protester contre la politique d'austérité du gouvernement. L'économie française est paralysée. Les américains misent sur les socialistes marseillais pour briser la grève. Le port de Marseille est un lieu stratégique ouvert sur la Méditerranée pour les exportations du Plan Marshall. Ils ne veulent en aucun cas le laisser aux mains des « rouges ». Jules Moch, ministre socialiste de l'Intérieur réprime brutalement la grève nationale. Il fait appel à l'armée. Les heurts les plus sanglants se produisent à Marseille. Les corps de l'Etat sont épurés des communistes. Une équipe de la CIA, en relation avec le PS, est envoyée à Marseille pour traiter avec les Guérini afin d'utiliser des méthodes plus radicales pour briser les 80 000 grévistes. Plusieurs syndicalistes seront par la suite assassinés par la pègre. Lors de la grève de dockers de 1950 en pleine guerre d'Indochine, des gros bras payés par la CIA, aidés des Guérini, déchargent les bateaux à la place des syndicalistes ; ce qui permet à la pègre de prendre le contrôle des quais.

Le cas marseillais illustre l'atmosphère insurrectionnelle qui règne dans le pays. Mais les grèves de 1947-48 sont un échec pour la classe ouvrière, la bourgeoisie a gagné son pari. Le climat reste tout de même extrêmement tendu jusqu'en 1953. Le fanatisme anticommuniste s'installe durablement. Il justifie tous les coups tordus et l'emploi des méthodes les plus expéditives.

La "Main rouge"

La guerre antisubversive se développe et atteint son apogée lors de la décolonisation. Dès les premiers troubles en Tunisie, une mystérieuse organisation apparaît : la main rouge[4]. L'assassinat du leader syndicaliste tunisien Ferhat Hached en décembre 1952 est son premier coup. La Main rouge est le bras armé officieux du SDEXE, service d'espionnage français. Ce nom générique sera utilisé par plusieurs réseaux (Catena, Therma…) dans différents pays jusqu'aux débuts des année 60. Organisée comme un service secret parallèle, elle est dirigée par un officier du SDECE, le colonel Mercier, sous les ordres directs de la présidence du Conseil. Ses exécutants sont des agents du SDECE épaulés, selon les circonstances, par des policiers, des anciens militaires et des petites frappes. On compte seulement quelques dizaines de membres.

L'activité de la Main rouge culmine lors de la décolonisation marocaine entre 1952 et 1956. Elle exécute des leaders indépendantistes et leurs soutiens. Sa logique est de répondre à la violence par la violence, de maintenir un « équilibre de la terreur ». Elle effraie des membres des milieux nationalistes, notamment communistes, auxquels elle s'attaque plus particulièrement. Elle n'hésite pas à viser des Français qui soutiennent la cause marocaine comme Jacques Lemaigre-Dubreuil qu'elle abat en juin 1955.

Contrairement à l'OAS, la Main rouge est sous tutelle politique, c'est un bras armé de l'Etat et non une organisation rebelle. Lorsque l'indépendance du Maroc est proclamée, la Main rouge continue de suivre la politique du gouvernement français, elle prépare le terrain au monarque Mohamed V en éliminant ses adversaires, tels les franges progressistes de l'Istiqlal.

L'affaire la plus célèbre concernant la disparition d'un opposant marocain est celle de Medhi Ben Barka. La Main rouge n'y participe pas, mais les méthodes et la composition des exécutants sont dans sa filiation. Le leader tiers-mondiste est enlevé le 29 octobre 1965 à St-Germain-des-Prés. Il est embarqué par deux policiers français et un correspondant du SDECE Il est conduit dans la villa d'un voyou, ex de la Gestapo française et tenancier de bordel au Maroc : Georges Boucheseiche. Le corps de Ben Barka ne serra jamais retrouvé.

Le sigle « Main rouge » est utilisé durant la guerre d'Algérie lors d'actions de déstabilisation des réseaux du FLN. La Main rouge intervient principalement dans les pays européens : Suisse, Allemagne, Belgique, Italie et Pays-Bas. Les fournisseurs d'armes du FLN sont les principales cibles Otto Schlüter explose au volant de sa voiture début juin 1957 à Hambourg (il s'en sort), Marcel Lépold est tué par une fléchette de curare à Genève en janvier 1955, Georg Püchert subit un attentat à la voiture piégé à Francort en mars 1959…

La décision de de Gaulle d'accorder l'indépendance à l'Algérie place les hommes de la Main rouge dans une situation délicate. Ils rencontrent l'OAS, mais la différence de nature des deux structures ne permet pas de trouver un accord. Certains de ses membres participent, à titre individuel aux activités de l'OAS.

Les barbouzes en Algérie

A l'image des états d'âme des hommes de la Main rouge, la fin de la guerre d'Algérie est le théâtre d'une guérilla franco-française où tous les coups sont permis et les repères politiques traditionnels embrouillés. De Gaulle est revenu au pouvoir en mai 1958 par un coup de force préparé par ses fidèles. Il n'a aucune confiance dans les services de l'Etat et préfère s'entourer d'hommes de l'ombre, tels Jacques Foccart ou Constantin Melnik, dévoués à sa personne et qui le suivront dans tous ses revirements politiques. Cette conception de l'Etat marquera profondément la Cinquième République.

En Algérie, le conflit n'a pas de limites. Constantin Melnik, chargé des services secrets de janvier 1959 à avril 1962 auprès du 1er ministre Michel Debré, affirme[5] : « les “neutralisations” commises par les services du général de Gaulle durant la guerre d'Algérie sont plus nombreuses que celles perpétrées par les services secrets soviétiques […] Au cours de la seule année 1960, 135 personnes ont été envoyées ad patres au cours d'“opérations homo” [pour “homicide”] du service action du Sdece. Six bateaux ont été coulés et deux avions détruits. […] La France a disposé, quelle que soit la valeur morale de la politique, d'une puissante et secrète machine à tuer ».

Les militaires français, convaincus de pouvoir triompher militairement et les colons ultra commencent à s'organiser pour s'opposer à la politique gaulliste. En 1961, des généraux tentent un putsch. L'OAS se constituent. Les attentats commencent. L'Etat français est bien décidé à rendre coup pour coup aux « séditieux ». Pour cela, il fait appel à des supplétifs clandestins pour des missions de représailles contre les groupes d'action pro-Algérie française. Ces fameuses barbouzes se recrutent dans divers milieux : militants du MPC (Mouvement pour la communauté) de Lucien Bitterlin, flics, truands, experts vietnamiens en arts martiaux, etc. Ils massacrent et torturent des militants de l'OAS avec qui ils s'engagent dans une guerre sans merci.

Sac de noeud-nœuds

Contrairement à ce que l'on a souvent affirmé, le SAC ne participe pas directement à la lutte militaire contre l'OAS. Il se contente de protéger certaines personnes et institutions. Pourtant, cette police parallèle gaulliste est née à la veille de ces événements, officiellement le 4 janvier 1960. Le Rassemblement du peuple français (RPF) créé en 1947 autour de de Gaulle se dote d'un service d'ordre qui fonctionne comme une organisation parallèle[6]. Des anciens de la résistance comme Dominique Ponchardier ou Pierre Debizet, avec dans l'ombre, Jacques Foccart s'entourent de gros bras et n'hésitent pas à faire le coup de poing contre le PC. Le SO disparaît lorque le RPF s'effondre en 1953. Durant la « traversée du désert » du général, ses hommes noyautent l'appareil d'Etat en attendant le moment propice pour réinstaller leur chef au pouvoir. A son retour, une véritable structure parallèle en lien direct avec lui se met en place : le SAC. Les passerelles avec les institutions officielles (police, armée, justice, service secret) sont nombreuses. Dans le contexte de la guerre froide, le PC est présenté comme un ennemi et non comme un adversaire politique, il faut alors, pour les gaullistes, se doter d'outils appropriés pour le combattre.

Le SAC est présent sur tout le territoire, avec des spécificités régionales, comme ses liens étroits avec le milieu à Marseille, Nice, Lyon ou Grenoble. A son apogée, après mai 68, le SAC regroupe environ 10 000 militants. Du gaullisme de ses débuts il se durcit pour finir, à la fin des années 1970, par tremper dans le banditisme et par se rapprocher sérieusement de l'extrême droite. Parmi les multiples activités du SAC figure la lutte contre-révolutionnaire. Outre les affrontements traditionnels avec le PC, le SAC s'oppose aux « gauchistes ».

Dès le 2 mai 68, il rassemble ses troupes et se prépare à jouer un rôle de supplétif de la police dans le printemps chaud qui s'annonce. Il transforme ses locaux en bunker et organise quelques raids, épaulé par des militants d'extrême droite fraîchement recrutés. Des petites équipes enlèvent lors des premières manifestations de mai des manifestants et les interrogent afin d'identifier les leaders de la contestation et les structures des organisations gauchistes. Ils dispersent aussi quelques émeutes et prennent part à la contre-offensive policière dans la nuit des barricades du 10 au 11 mai. Ils se tiennent prêts, bien armés et déterminés à passer à une action plus violente. Mais le préfet de police Maurice Grimaud et le ministre de l'Intérieur Christian Fouchet ne souhaitent pas voir ces événements se finir en bain de sang. Une tendance dure, que l'on retrouve à l'œuvre dans d'autres pays et une tendance plus modérée s'affrontent. Cette seconde l'emporte. Même lors de l'attaque du siège du SAC par les manifestants le 22 mai, ses défenseurs ne font pas usage de leurs armes. Le pouvoir gaulliste s'inquiète tout de même beaucoup. Le 25 mai, il s'assure auprès de l'Etat-major que l'armée le suit et détermine les unités les plus fiables en cas de coup dur. Mais le 26 mai, il décide que l'intervention d'une milice paramilitaire est préférable à celle de l'armée. Le SAC en constituerait l'ossature. Les gaullistes optent finalement pour une autre solution. Revenu de Baden-Baden où il a rencontré le général Massu, de Gaulle décide de lancer les Comités de défense de la République (CDR) et d'organiser la grande manifestation du 30 mai encadrée par le SAC. Le succès est celui que l'on sait.

Le SAC est ensuite utilisé à la faculté de la Sorbonne ou de Jussieu dans les années 70 lors d'affrontements avec l'extrême gauche. Il perd de son utilité à mesure que les forces de son adversaire s'affaiblissent. Il est finalement dissolu en 1982 suite à la tuerie d'Auriol[7]. Le Mouvement initiative et liberté (MIL) lui succède, sur un registre nettement plus modéré (collage d'affiches et agitation d'idée). Le MIL sert surtout à durcir le discours du RPR afin que ces franges les plus durs ne se tournent pas vers le FN. Bien que viré du SAC en 1969, son ancien vice-président Charles Pasqua incarne mieux l'héritage du SAC. Il développe de puissants réseaux occultes dévoués à sa personne, notamment en Afrique. Il s'entoure d'anciens du Sac et de militants d'extrême droite et n'hésite pas à pérenniser le grenouillage et les coups tordus divers.

Des syndicats anti-syndicalistes

La bataille contre le communisme ne se déroula pas uniquement dans la rue ou sur le terrain politique. Les entreprises sont aussi investies par les gros bras du SAC et autres barbouzes en reconversion. Comme nous l'avons vu, les années 1947-48 sont explosives. Le 5 juin 1948, le comité des syndicats indépendants est créé, il devient rapidement la Confédération des syndicats indépendants (CGSI). S'y mêlent anciens collabos, gaullistes de choc et agents américains. Les hommes de l'entreprise Simca en prennent la tête en 1956. Passons sur les détails de luttes internes et des nombreuses scissions, tout cela aboutit à la création de la Confédération française du travail (CFT) à Simca Poissy[8]. La Cgt de cette usine est infiltrée par les nervis de la CFT qui n'hésitent pas à frapper les syndicalistes (les vrais). Henri Rollin, militant syndicaliste racontera que l'on tentera même de l'assassiner. Jusqu'en 1968, la CFT est surtout implantée à Simca, puis un membre du Sac monte une section chez Citroën. D'autres sections surgissent : Peugeot et Berliet. En novembre 1969, suite à une grève, Peugeot recrute 200 intérimaires-mercenaires dont des truands, des membres du Sac et des anciens de l'OAS.

Chez Citroën, de Rennes à Metz, en passant par Paris ou Reims, une grande partie des cadres de la CFT appartiennent au SAC. Des ouvriers portugais sont menacés par des agents de la Pide (la police politique de Salazar). Des flics du roi marocains, syndiqués Cft surveillent et malmènent leurs compatriotes. Entre autres faits d'armes, citons : l'attaque de militants maoïstes en 1970 à Citroën Rennes, le climat de brutalité permanent à Peugeot Bart instauré par Gergy Zana, ancien de la légion étrangère et délégué général CFT, l'assassinat de Pierre Overney en février 1972 devant l'usine Renault Billancourt par Tramoni, ancien adjudant-chef de Massu et membre du service de sécurité de la régie, l'explosion du local CGT au Creusot en 1975, les 31 opérations recensées entre septembre 1975 et avril 1976 à Aulnay-Citroen, etc. Dans la nuit du 4 au 5 juin 1977, l'ouvrier Pierre Maître est abattu d'un coup de fusil devant les usines des Verreries mécaniques de Reims alors que deux de ses camarades sont blessés. Cinq militants de la CFT Citroën – dont quatre membres du Sac – ont organisé l'expédition. La CFT change alors de nom et se mue en CSL (Confédération des syndicats libres) que l'on retrouvera plus tard à Eurodisney.

La CFT a été durant ces années le bras armé du patronat. Elle a surveillé, fiché, provoqué, intimidé et parfois assassiné des militants ouvriers. Si les « jaunes » existent depuis longtemps, la CFT est surtout constituée de professionnels de la répression et de la violence uniquement payés pour assurer le rôle de chien de garde des industriels. L'appareil d'Etat a cautionné ces pratiques qui s'inscrivaient dans un climat idéologique favorable.

Henri Curiel est abattu le 4 mai 1978. L'exécution de « l'agent du KGB Henri Curiel » (dixit les assassins) est revendiquée par un communiqué signé Delta « au nom de tous nos morts ». Ce militant anticolonialiste, communiste, animateur de l'organisation Solidarité dérangeait beaucoup de monde. Différentes hypothèses furent émises. Le 20 septembre 1979, Pierre Goldman, antifasciste intraitable et révolutionnaire convaincu, est tué par balle par un mystérieux commando « Honneur de la police ». Encore entourés de mystère, ces deux affaires, par les méthodes utilisées et les cibles choisies, s'inscrivent dans la statégie de la guerre contre-révolutionnaire.

Comme nous l'avons constaté, ni Pompidou, ni Giscard d'Estaing n'ont rompu avec la barbouzerie. Mitterrand, qui disait pourtant en avoir été victime (affaire de l'Observatoire par exemple), gardera, une fois au pouvoir, les bonnes vieilles habitudes, dans un style plus… socialiste. En Afrique, il maintient les pratiques et les hommes en place. En France, il abandonne l'utilisation des truands et autres aventuriers mythomanes. Il se détache aussi de la police en laquelle il n'a aucune confiance. Il se tourne vers les gendarmes et créé en 1982 la cellule élyséenne. Il prend pour sa protection rapprochée Christian Prouteau, qui fait appel au capitaine Paul Barril. Ils agissent comme une police parallèle sous la coupe directe du chef d'Etat. Ils s'illustrent dans quelques affaires retentissantes comme celle des Irlandais de Vincennes ou du Rainbow warrior. Des dizaines de personnes de tous les milieux sont aussi placées sur écoute.

A partir de 1983, les Gal agissent en France pour éliminer des militants basque. Quelques affaires rappellent les méthodes de basse police du passé. En 1987, l'avocat algérien défenseur des droits de l'homme Ali Mecili est abattu en plein Paris, son assassin est expulsé en urgence absolue vers Alger. En 1988 Dulcie September, la représentante de l'ANC en France est assassinée sur le sol français, sans que cette opération soit totalement élucidée, un journal sud-africain affirmera que la victime avait pris connaissance d'informations compromettantes sur les ventes d'armes de la France à l'Afrique du sud.

L'usage de ces méthodes continue en Afrique francophone faisant d'ailleurs passer ce que nous venons de décrire pour des jeux de cours de récréation. Partie prenante des évolutions économiques et sociales, la barbouzerie se privatise (où sont les grévistes ?). Le patronat peut désormais se défendre seul. La « subversion » qui justifiait l'emploi de ces méthodes extra-légales est si faible que le cadre pénal et policier suffit largement à éteindre les débuts d'incendie. Les rapports à l'action politique ont aussi beaucoup évolué, un conseiller en communication aux dents blanches se révèle souvent bien plus efficace qu'une bonne vieille barbouze aux mains calleuses.

Cédric

Extrait du trimestriel Offensive n°7, octobre 2005

Notes

[1] Cité par Le Parisien, 10 juillet 2005.

[2] Lire à ce sujet le livre de Maurice Rajsfus La Libération inconnue, Le Cherche midi, 2003.

[3] Lire à ce sujet Le mythe de la bonne guerre de Jacques R.Pauwels, Aden, 2005.

[4] Lire à ce sujet La Main rouge d'Antoine Méléro, éditions du Rocher, 1997.

[5] Constantin Melnik, La mort était leur mission, Plon, 1996.

[6] François Audigier, Histoire du SAC, Stock, 2003.

[7] En juillet 1981, l'inspecteur de police Jacques Massié, militant du SAC, et toute sa famille sont massacrés lors d'un réglement de compte entre membres du SAC près de Marseille.

[8] Lire à ce sujet Marcel Caille, Les truands du patronat, éditions sociales, 1977 et Marcel Caille, L'assassin était chez Citroën, éditions sociales, 1978.