Les Renseignements Généreux - autodéfense intellectuelle, informations et alternatives

Le culbuto, l'effet bof et autres ni-ni

Outils d'autodéfense intellectuelle, chapitre 1

par Richard Monvoisin



Richard Monvoisin anime depuis plusieurs années des cours de didactique des sciences, de zététique1 et d'analyse critique à l'Université de Grenoble. Intrigués, Les Renseignements Généreux lui ont commandé une série de textes ludiques et pédagogiques sur les ''outils d'autodéfense intellectuelle''. Dans ce premier chapitre, Richard nous présente une famille de pièges de raisonnement : le culbuto, l'effet bof, le ni-ni, les faux dilemmes, les faux extrêmes et le biais du Monde Juste.


Aujourd'hui, nous allons nous méfier du culbuto, célebrissime et ancestral jouet au cul lesté qui, quelle que soit la force qui lui est imprimée, bascule nonchalamment d'un côté puis de l'autre, mais finit toujours par se remettre à la verticale.

Appelé aussi poussah, ou ramponneau du nom d'un cabaretier du même nom vers 1700, cet objet existait déjà sous forme de petites poupées dans la Chine du quatrième siècle – ce qui a fait dire à des petits plaisantins que lorsque le culbuto oscille, la dynastie Tang. Personne ne sait si les chinois s'énervaient eux-aussi contre cet objet malfaisant, mais force est de constater qu'à toujours revenir à la même position, le culbuto attise une sévère envie d'y mettre des baffes.

Toutefois, avant d'attiser notre envie de calotter le poussah, faisons un petit détour par ce qu'on appelle l'effet bof.


1/ L'effet bof

Imaginons que j'ai deux amis – ce qui est je vous l'accorde très agréable. L'un d'eux me dit : « Moi je crois aux fantômes, je sais que c'est vrai, j'en suis certain : ; le second rétorque « Bien sûr que non ! Les fantômes, ça n'existe pas, j'en suis persuadé ». Que puis-je en déduire ? Vraisemblablement, je vais me dire dans mon for intérieur : « Lui, il y croit dur comme fer, l'autre, n'y croit pas, mais dur comme fer aussi... Donc, raisonnablement, je vais me positionner entre les deux. Fifty-fifty. ».

Cela a l'air tout à fait raisonnable, et pourtant... Pensons à une échelle de vraisemblance, allant de 0% quand c'est invraisemblable, et 100% quand c'est archi-sûr.

Soit j'ai déjà rencontré un fantôme (Casper, ou bien le Fantôme Noir, l'ennemi de Mickey), et dans ce cas, sous réserve que je fusse à jeûn, je dois conclure que je me situe au 100%.

Soit je n'ai jamais vu de mon existence un fantôme, et je n'ai pas le moindre soupçon de preuve de leur réalité. Par conséquent, mon curseur redescendra dramatiquement vers zéro. Très proche de zéro... Mais pas zéro ! En vertu de cette injustice flagrante des sciences qui est qu'il est impossible de prouver l'inexistence de quelque chose, il me sera rationnellement impossible de conclure à l'inexistence des fantômes : il faudrait pour cela que j'ai été partout, de tout temps, dans tous les vieux châteaux et les vieilles caves, sous tous les lits et dans tous les placards pour en être certain. Proche de zéro mon curseur, donc. Disons 0,001%.

Mon 50/50 n'est donc pas du tout rationnel. D'une part, je n'ai aucun élément de preuve me permettant de situer pile à 50% ma vraisemblance ; d'autre part, rien ne me permet de poser qu'il y a autant de vraisemblance qu'un fantôme existe qu'un fantôme n'existe pas. Je suis tombé dans l'effet bof, c'est-à-dire que j'ai donné la même probabilité aux deux pôles, l'existence et l'inexistence de quelque-chose. Cette position est appréciée pour son confort car elle donne la fausse impression d'un juste milieu, d'une bienveillante neutralité, avec une douillette satisfaction d'avoir fait la part des choses tel un Salomon moderne2. Pourtant, la position la plus rationnelle aurait été d'humblement suspendre mon jugement et, en l'absence de plus d'informations, de ne pas me situer sur l'échelle. En clair, fermer ma grande goule.

Chauve n'est pas une couleur de cheveux

On pourrait vous rétorquer que le fantôme n'est pas un gros enjeu politique au XXIᵉ siècle, ce qui est, il faut le dire, finement observé. Alors remplaçons le fantôme, tout d'abord par Dieu, Allah, Jah, Ganesh, le Flying Spaghetti Monster, bref, une entité sur-naturelle bien balèse.

Entre une personne qui croit dur comme fer en son existence, et une autre qui postule son inexistence, il est fréquent de retrouver une position intermédiaire posant que le sujet est bien trop élevé pour que l'esprit humain puisse trancher, et qu'au fond, chez le croyant comme chez l'athée, il y a peut être un peu de vrai chez tout le monde. On appelle cette position l'agnosticisme. Elle est en quelque sorte l'effet bof en matière de dieu. C'est une position tranquille, aussi molletonnée qu'un centrisme politique, et qui permet de donner une illusion de saine mesure entre deux dangereux extrêmes.

Or, non seulement il ne s'agit pas de deux « extrêmes » ; mais en outre ils ne sont pas équivalents sur le plan de la probabilité. Expliquons-nous.


2/ Les faux extrêmes

Dans les écrits de Nicolas Sarkozy (La République, les religions, l'espérance, 2006) ou du Pape Benoït XVI (Spes salvi, 2007), pour prendre des pensées conservatrices assez suivies en France, l'athéisme est présenté au mieux comme un fanatisme de type religieux, au pire comme un extrémisme idéologique. Et, ô sainte horreur !, sans morale, l'athéisme mène forcément à toutes les désespérances et aux caves humides de vos immeubles pour y fumer des joints pendant de répugnantes tournantes.

Pour bien comprendre pourquoi l'idée de religion athée fond comme neige au soleil, empruntons sa théière au philosophe libertaire Bertrand Russell : imaginons une minuscule théière chinoise en porcelaine qui suivrait une orbite elliptique entre la Terre et Mars, et qui serait tellement petite qu'elle ne pourrait être observée : même nos meilleurs télescopes n’y parviendraient pas. En toute rigueur, il serait logique de douter de cette affirmation, — qui ne peut être réfutée — et de considérer que cette théière n'existe vraisemblablement pas. Pourtant, personne ne se dirait à ce propos « agnosticothéiériste », au risque de passer pour un fou : l'« athéiérisme » serait la position qui remporterait certainement le suffrage commun.

Comme dit le magicien sceptique James Randi, l'athéisme n'est une croyance que dans la mesure où la non-collection de timbres est un hobby. Et le rationaliste Mark Schnitzius de renchérir : dire que l'athéisme est une religion revient à dire que chauve est une couleur de cheveux.

Oui, on rigole bien chez les athées.

Coût des hypothèses

Venons-en au second point. Quand bien même les deux extrêmes existeraient, — par exemple deux hypothèses entre lesquelles notre coeur ferait le culbuto — il faudrait les soupeser comme les deux plateaux d'une balance avant de savoir vers laquelle pencher. Si l'un des plateaux est rempli de faits réels, et l'autre d'entités nouvelles et sans poids précis, comme fantôme, esprit, âme ou Dieu, il va être difficile de soupeser3.

Or poser, et « peser » l'existence de quelque-chose de nouveau ne peut se faire comme on pose son cul sur une chaise : lorsqu'un biologiste systématicien recense les espèces, il ne va pas créer une nouvelle case à chaque oiseau rencontré. Il ne va en créer une qu'après avoir bien vérifié que le cui-cui en question ne s'incorpore dans aucune des catégories connues comme merle, pinson, mésange, ou boeing.

Prenons un autre exemple sur le coût des hypothèses : je mets un chat et une souris dans une boîte, je ferme, je secoue, je rouvre, et hop, il ne reste plus que le chat.

Hypothèse 1 : la souris s'est téléportée, le chat non, car un chat, ça ne peut pas se téléporter.

Hypothèse 2 : des extraterrestres de la planète Mû ont voulu désintégrer la souris, mais elle s’est transformée en chat. Le chat, de frayeur, est passé dans une autre dimension par effet tunnel.

Hypothèse 3 : le chat a mangé la souris (sans dire bon appétit, ce qui est mal).

Nous serons certainement d'accord pour dire que l’hypothèse 3 est beaucoup moins « coûteuse » pour le champ des connaissances que les deux autres » elle ne postule rien d’autre que la prédation de la souris par le chat, tandis que l'hypothèse 2 postule par exemple une planète Mû + des extraterrestres qui viennent + qui savent désintégrer un chat (ce qui n’est pas donné à tout le monde) + une souris à superpouvoir qui se transforme en chat + une autre dimension + un chat qui sait y aller + un effet tunnel possible pour des objets macroscopiques et poilus. Ça fait beaucoup, et comme disait mon grand-père, il ne faudrait tout de même pas pousser Mémé dans les orties, ça pourrait gâter la soupe.

Rasoir d'Ockham

Ainsi, Allah, ou Jéhovah comme entités supérieures ne s'imposeraient que si les effets qu'on leur prête ne pouvaient être interprétés autrement, par rien d'autre de déjà connu. Certes, Dieu est une hypothèse simple, satisfaisante, qui explique tout, mais elle est intellectuellement très coûteuse à créer de toute pièce. Notons pour notre culture que ce qu'on appelle parfois le « principe d'économie des hypothèses » n'est pas tout neuf, et date d'au moins Aristote ; mais il est couramment attribué à un moine franciscain anglais du XIVᵉ siècle excommunié par le pape de l'époque. Ce prénommé William, que nous autres francophiles chauvins nous sommes empressés de renommer Guillaume venait d'Ockham, dans le Surrey, en Angleterre, et aurait déclaré un lendemain de cuite Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem, ce qui en moderne veut dire que Les entités (comprendre : les explications et les causes) ne doivent pas être multipliées par delà ce qui est nécessaire. Comme ce principe, appelé aussi principe de parcimonie, taillait de près les entités comme autant de poils rétifs d'une barbe ou d'un mollet, on l'a appelé le rasoir d'Ockham. Méfiance, ce principe ne nous dit rien sur la validité des hypothèses : il dit qu'entre deux hypothèses aussi explicatives l'une que l'autre, on ne sait pas laquelle sera juste, mais il vaut mieux choisir la moins coûteuse. Il est extrêmement utile en médecine : face à un patient se présentant fatigué, avec le cou rigide, un mal de tête et un peu de fièvre, il sera plus logique de miser sur une méningite que simultanément sur une mononucléose, des vertèbres endommagées, une tumeur au cerveau et une malaria.

Ce coupe-chou peut s'avérer aussi utile pour l'analyse des théories dites du complot. Il n'est pas impossible par exemple que le 11 septembre soit le fruit d'une orchestration planifiée par des services secrets, moyennant une grande discrétion des complices, tout un tas de précautions et l'effacement de toutes les preuves, ceci afin de déclarer le combat contre l'Axe du Mal et déclencher la deuxième guerre du golfe. C'est un scénario séduisant, surtout quand on est anti-Bush et progressiste. Mais un peu de culture historique rend assez coûteuse cette hypothèse. Pour ne prendre qu'une comparaison, il a suffi pour la première guerre du Golfe en 1990 de payer dix millions de dollars l'une des plus grosses firmes de relations publiques, Hill & Knowlton, pour qu'elle orchestre le changement d'opinion souhaité par G. Bush père, en inventant de toute pièces l'histoire horrifiante de bébés koweitiens retirés des couveuses par les soldats irakiens et en mettant en scène la fausse infirmière Nayirah, quinze ans, en larmes devant une commission sénatoriale émue jusqu'à la fibre. La jeune femme, qui s'avéra ensuite être Nayirah Al-Saba, la fille de l'ambassadeur du Koweït, n'avait comble du cynisme jamais mis les pieds de sa vie au Koweït4, mais elle représenta pourtant le happening majeur qui fit basculer l'opinion. Une bonne campagne d'opinion et dix petits millions de dollars d'un côté, quatre mille morts nécessaires dix ans plus tard... Il est rationnel de penser que l'hypothèse d'un attentat orchestré de toute pièce est bien trop coûteux, aussi bien intellectuellement et économiquement qu'en nombre de vies humaines.


3/ Les faux dilemmes

Il m'est déjà arrivé que, disant ce que je viens d'affirmer, on me catalogue comme pro-Bush. C'est vexant. Ça marque ce qu'on appelle une « stratégie de faux dilemme », à laquelle George Bush fils, encore lui, a fourni ses lettres de noblesse dans son célèbre : « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ». Si tu n'es pas ceci, alors tu es comme ça. Si tu n'es pas contre, tu es pour. Si tu n'es pas pour le complot du 11/9, tu es pro-Bush... Nous avons là un mode de pensée assez primaire où il n'y a pas de troisième, de quatrième ou de cinquième voie, non, c'est le yin yang, le noir et le blanc, le lumière-ténèbres du manichéisme perse du IIIᵉ siècle... En fermant les yeux, on entendrait presque résonner la voix de Michel Fugain : Qui c'est qui est très gentil ? Les gentils ! Qui c'est qui est très méchant ? Les méchants !

Petit à petit, l'oiseau fait son ni-ni

Ceci dit, il devient très facile de repérer la fabrication de faux « pôles », de faux « extrêmes », et donc de faux dilemmes entre lesquels il vous faudrait absolument vous situer. Il y en a des super-fastoches : gauche et droite, par exemple, dont l'effet bof répond au doux nom de François Bayrou.

Cet effet bof ne marche qu'à cause d'une représentation héritée d'août 1789, où à droite siégaient les partisans du véto royal, clergé, noblesse et aristocrates, et à gauche ce qu'on a appelé le Tiers Etat, c'est-à-dire tous les autres, sauf les femmes et les immigrés, faudrait quand même pas exagérer.

Et si, plutôt que de prendre cette symbolique, le paramètre de classement était la lutte contre les privilèges, par exemple ? Dans ce cas, la droite serait en bas, et la gauche actuelle un poil plus haut, oh, à peine.

Autre exemple un peu plus dur : extrême-gauche et extrême-droite. La République Tchèque vient de dissoudre en février 2010 le parti nazi Dělnické strany de Tomáš Vandas, et ses membres rouspètent sur le fait que « bon sang, on nous fait des misères à nous, mais on laisse tranquille les partis d'extrême-gauche ». Cette illusion de rationalité vient du mot extrême qui donne l'impression d'une boucle politique aux deux purulentes extrêmités, qui se rejoignent telles des tentacules et s'amalgament autour du principe qu'être extrémiste est forcément affreux, avec de la crasse aux oreilles et un couteau entre les dents. Pourtant, à y bien réflechir, quand je vois la misère du monde et deux milliards d'humains qui crèvent la gueule dans la poussière, je suis « radicalement » contre. Je ne suis pas modéré. Si vouloir un changement radical et extrême revient à être extrémiste, alors je le suis, et c'est ne pas l'être qui serait étrange. Je suis extrémiste sur les violences sexistes, les discriminations racistes, sur l'injustice des centres de rétention, sur l'utilisation de nos impôts pour financer les roquettes de nos militaires en Afghanistan. Impossible d'être modéré (modéré sous-entend souvent non-violent) devant un viol dans une ruelle. Être extrémiste n'est pas mal en soi, tout dépend de quel extrême on parle. Et entre un extrêmisme de gauche réclamant la fin du système mafieux de la Françafrique par exemple, et un extrémisme nationaliste demandant de virer tous les gens de l'Est qui viennent illégalement chez Bouygues prendre le boulot de nos arabes, il n'y a qu'un mot pas clair en commun.


4/ Les faux ni-ni

Le faux dilemme peut prendre aussi la forme d'un ni-ni. Prenons un cas classique de débat dans le milieu libertaire : le Ni Dieu, ni Darwin.

D'un côté Dieu, hypothèse surnaturelle simple, non-matérielle (on ne palpe pas Dieu), coûteuse, dispensant de toute recherche et qui ne prédit rien.

De l'autre Darwin, sous-entendu le darwinisme, une théorie scientifique matérialiste – c'est-à-dire postulant que le monde est matière ou produit de la matière, et non peuplé d'âmes, de fluides cosmiques et de dieux grecs – qui se prète complaisamment à la réfutation.

Sauf qu'une stratégie médiatique toute simple portée par des penseurs conservateurs et surtout par le christianisme papal a consisté à faire de Darwin et sa théorie de l'évolution la source du « darwinisme social » à quoi on prête l'idée que seuls les plus forts survivent. Seulement Darwin n'a jamais dit cela : il avance que les espèces les moins adaptées à leur milieu survivent plus difficilement, ce qui n'est pas du tout la même chose et ne fait pas l'éloge de la survie en soi ; d'ailleurs, survivre et « gagner » dans un monde injuste et glauque comme le notre devrait en dire long sur les survivants. Quant au transfert de ce pseudo-darwinisme dans le monde social, qui a un un certain succès chez les Nazis allemands, ce n'est pas à Charles Darwin qu'on le doit, mais au philosophe Herbert Spencer. Ainsi, comme le dit le proverbe météorologique, qui veut tuer son chien l'accuse de l'orage. En faisant glisser Darwin = darwinisme social = eugénisme nazi, le conservatisme religieux, pape en tête, pouvait non seulement décrédibiliser l'évolutionnisme au profit du créationnisme, remettant Dieu en selle comme explication du monde, mais surtout diaboliser les penseurs matérialistes, rationalistes et anarchistes qui risquaient de repousser Dieu hors de la sphère politique jusque dans ses appartements privés et défraîchis. Alors le comique de la situation est délicieux : quand des libertaires de gauche clament « Ni Dieu ni Darwin », non seulement ils montrent ne pas avoir compris le darwinisme, mais ils font en outre le jeu d'une stratégie de faux dilemme orchestrée par des ultraconservateurs religieux.

Compétitif, contradictoire ?

Des ni-ni faux-dilemmiques, il y en a plein d'autres !

On penserait tout de suite à Ni pute ni soumise, mais ce n'est pas un faux dilemme ; non-ingérence, non-indifférence par contre est un bon exemple : en usage depuis trente ans, c'est le principe du gouvernement français vis-à-vis de la politique du Québec. Il y a aussi ce que la presse espagnole appelle la génération ni-ni : « Ni ils travaillent, ni ils étudient. Ils ont moins de 30 ans, ils ont arrêté leurs études en cours de route, et ne cherchent pas activement du travail »... Mon dieu, quelle horreur, des jeunes qui refusent de travailler ! C'est La désespérance de la "génération ni-ni", dont nous causait Jean-Jacques Bozonnet dans le journal Le Monde le 25 janvier dernier. Merci à lui pour cette contribution majeure à la pensée.

Mais le ni-ni sent parfois le brun. Il se cache par exemple dans le « La France, aimez-la ou quittez-la ! » du Front National, transformé en « La France, tu l'aimes ou tu la quittes » par Philippe De Villiers, tout en bas lui aussi sur une échelle de lutte contre privilèges et dominations.

Broch le zététicien rétorquerait bien ceci : compétitif ne veut pas forcément dire contradictoire. Je m'explique. Vous vous rappelez la théière de Russell ? Le philosophe prétendait qu'elle tournait autour de Mars. Mais j'ai tendance à penser quant à moi qu'elle tourne autour de Neptune. Neptune et Mars sont deux hypothèses compétitives : elles s'excluent si j'en prouve une, car si je prouve qu'elle tourne près de Mars, elle ne peut pas tourner près de Neptune (sauf bien sûr s'il y a deux théières, ce qui serait sacrément fourbe). Elles ne sont par contre pas contradictoires, c'est-à-dire que ce n'est pas parce que j'aurais prouvé qu'il n'y a pas de théière autour de Mars que ça prouvera qu'elle est automatiquement sur Neptune. Dans Ni dieu ni Darwin, on nous crée une compétitivité qui n'est pas contradictoire. Vous suivez toujours ? Pareil pour « soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous ». D'ailleurs les deux hypothèses compétitives peuvent être toutes les deux fausses, vous voyez ? La théière peut n'être ni en orbite sur Mars, ni sur Neptune, mais sur Jupiter. De même que l'on peut être tristes pour les défunts du 11 septembre 2001 sans pour autant cautionner la politique impérialiste états-unienne.

Et le Ni dieu, ni maître d'Auguste Blanqui ? Ouf, il n'est ni contradictoire, ni compétitif. Mais il n'est pas suffisant. Pour être complet sur les oppressions courantes, j'y ajouterais en plus de la domination cléricale et de celle de classe la domination patriarcale, ainsi qu'une quatrième grande domination dont on parle peu, celle de ceux qui détournent la science, l'histoire, et toutes les connaissances à des fins d'écrasement et d'oppression. Cela donnerait « ni Dieu, ni maître, ni patriarcat ni pseudo-science », ce qui ferait... ? Oui, un spécimen rare de ni-ni-ni-ni-non-faux-quadrilemmique-non-compétitif-non-contradictoire ! Ah on rigole bien chez les anarcho-rationalistes5.


5/ Le biais du monde juste

Si vous n'avez pas encore mal à la tête, je vous mets un dernier piège pour la route, avatar de l'effet bof : le « biais du monde juste » (just world bias). Je prends un exemple vécu. Un couple hétérosexuel se sépare, un ami en parle et dit : « faut dire qu'il était chiant, qu'il était violent, qu'il la frappait ». Automatiquement, quelqu'un a renchéri : « oui, mais tout n'est pas tout noir ou tout blanc, elle devait bien avoir ses torts elle aussi ». Ah ? Bien sûr, une relation se fait à deux, et les deux parties s'entremêlent certainement. Mais au nom de quel principe les torts seraient-ils partagés équitablement ? S'ils existent, quels peuvent être les torts d'un partenaire qui justifie que son compagnon le frappe ? En plaçant ex-aequo les deux parties, on partage les torts, en un superbe effet bof de principe, alors que rien n'excluait qu'un maximum de torts ne vienne que de l'un des deux. Dans les cas de violences conjugales, puisqu'on en parle, les violences sont comme les tâches ménagères : elles sont rarement réparties équitablement.

C'est d'ailleurs fréquent d'entendre des choses du genre « Tu sais, au fond on n'a que ce qu'on mérite », argument invoqué à chaque fois qu'on veut justifier, naturaliser en quelque sorte un état des choses.

  • si elle s'est faite violer, c'est qu'avec ses froufrous, elle a bien dû le chercher ;

  • si les Juifs ont été persécutés, c'est qu'ils ont bien dû le chercher ;

  • s'il n'a pas de travail, c'est que là, en l'occurrence, il n'a pas bien dû le chercher ;

  • s'il est pauvre, c'est que franchement, il aurait pu se fouler un peu plus ;

  • et si les Africains croupissent, c'est parce qu'ils sont de grands enfants pas encore sortis du rythme des saisons.

    C'est le « biais du monde juste » : une sorte de justice céleste, un monde fait de karmas rieurs, où l'on n'a que ce qu'on mérite. Le plus distrayant est que ceux qui rationalisent les injustices de cette manière se posent rarement la question de savoir en quoi ils ont mérité eux, leurs papiers d'identité, l'héritage de leurs parents, la couverture sociale de leur pays ou l'éducation genrée qu'ils ont reçue. Le monde, comme la chasse, paraît toujours juste aux yeux du vainqueur.

Ainsi, dans un monde peuplé de ni-ni, de faux dilemmes, de faux extrêmes, de contradictions factices, d'effets bof, d'agnosticothéièrisme et de centrisme politique, on se croirait dans la Terre du Milieu de Tolkien. Ces pièges sont autant de formes bien cachées de culbutos mentaux. Ils sont les dandinements de notre cerveau, et nous piègent facilement. Alors débusquons-les, traquons-les, et réservons-leur sans hésitation notre meilleure machine à gifles.


Pour aller plus loin

Sur la question des erreurs de raisonnements, on trouvera du grain à moudre entre autres dans :

Trois ouvrages :

- Làszlo Méro, Les aléas de la raison, Collection Science ouverte, Seuil (2000)

- Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, éditions Lux (2005)

- Richard Monvoisin, Pour une didactique de l'esprit critique (2007), en ligne. En particulier le chapitre 4.3

http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00207746/en/

ou là http://www.unice.fr/zetetique/articles/RM_Doctorat_Zetetique_et_medias.pdf

Une fiche :

Richard Monvoisin, Stanislas Antczak et Nicolas Vivant, Recueil de moisissures argumentatives pour organiser un concours de mauvaise foi, disponible sur http://www.zetetique.info/archives/00000172.html

Une page web :

http://www.unice.fr/zetetique/enseignement.html


Contact

Richard.Monvoisin@zetetique.info


NOTES

1 La zététique, du grec zetein signifiant « chercher », désigne l'étude scientifique des théories étranges et des phénomènes dits « paranormaux », et l'utilisation de ces études afin de construire l'esprit critique. Pour en savoir plus, http://www.zetetique.fr/

2 Salomon, roi, est connu pour son jugement légendaire lors d'une querelle entre deux prostituées revandiquant la maternité d'un nouveau-né . Il réclama une épée et dit : « Partagez l'enfant vivant en deux et donnez une des moitiés à la première et l'autre moitié à la seconde ». L'une des femmes déclara alors qu'elle préférait renoncer à l'enfant plutôt que de le voir sacrifié, et Salomon reconnaissant en elle la vraie mère, lui fit remettre le nourrisson. Le Premier livre des Rois (3, 16-28)

3 Sauf pour l'âme qui, selon le médecin MacDougall, a longtemps pesé 21 grammes. Cette hypothèse est désormais réfutée en particulier par Géraldine Fabre dans 21 grammes, le poids d'une âme..., un dossier téléchargeable sur http://www.zetetique.fr

4 L'affaire fut dévoilée par le journaliste John R. MacArthur, dans l'article Remember Nayira, Witness for Kuwait?, du New York Times du 6 janvier 1992.

5 Jeu : entraîne-toi à l'autodéfense intellectuelle ! Un ni-ni justifié a été caché dans ce paragraphe. Sauras-tu le retrouver ? Est-il compétitif ? Contradictoire ?