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La méthode Alinsky

Synthèse du livre Rules for radicals de Saul Alinsky,
un manuel pour les révolutionnaires ''made in USA''

par Les Renseignements Généreux



Comment combattre efficacement les inégalités sociales, les discriminations, le capitalisme ? Que faire pour surmonter la résignation et le fatalisme ambiants ? Par où commencer ?

Nous vous proposons quelques réponses à travers l'expérience et la pensée d'un militant états-unien méconnu en France, Saul Alinsky. De 1940 à 1970, cet activiste a semé la révolte dans les taudis et les quartiers pauvres de Chicago, de New York, de Boston ou de Los Angeles. Son objectif ? Aider les personnes les plus démunies à s'organiser pour améliorer leurs conditions de vie et combattre les méfaits du capitalisme. Ses méthodes ? Le travail de terrain, la patience, la ruse et l'action directe, de préférence non violente et ludique.

En 1971, dans Rules for radicals1, un livre-testament principalement destiné aux jeunes révolutionnaires, il décrit ses expériences, ses stratégies, sa vision du changement social. Quarante ans plus tard, découvrons ou redécouvrons la ''méthode Alinsky''.


Qui est Saul Alinsky ? Né en 1909 de parents immigrés russes, Saul Alinsky grandit dans un quartier pauvre de Chicago, au plus près de la misère sociale. En 1927, plutôt bon élève, il intègre l'Université et débute des études de sociologie. Passionné de criminologie, il se lance en 1930 dans une thèse sur les gangs urbains de Chicago. Pendant plusieurs années, en pleine période de crise économique, Saul Alinsky étudie la mafia, approchant de près le réseau d'Al Capone. De cette plongée dans la ''face obscure'' de la ville, Alinsky aboutit à une conclusion qui le suivra toute sa vie : les principales causes de la criminalité sont les mauvaises conditions de vie, le chômage, la discrimination raciale, et de manière plus générale l'organisation capitaliste de la société. Pour affaiblir les gangs, il faut avant tout lutter contre une système social et économique injuste, raciste et inégalitaire.

Nommé criminologue dans une prison d'État de l'Illinois, Saul Alinsky s'engage de plus en plus dans la lutte politique. Il organise des collectes pour les travailleurs saisonniers de Californie, soutient financièrement la Brigade internationale en Espagne, rejoint le CIO, le plus grand syndicat ouvrier des États-Unis. Toutes ces années, plusieurs questions l'obsèdent : comment lutter plus efficacement ? Comment surmonter le climat de passivité, de divisions fratricides et de fatalisme qui règne la plupart du temps dans les milieux sociaux les plus exploités ? Comment réduire l'asymétrie entre, d'un côté, une population pressurisée, précarisée et inorganisée, et, de l'autre, des autorités, une administration et des organisations patronales solidement structurées ?

Au fil de ses expériences, Saul Alinsky imagine une stratégie possible : pour aider les personnes les plus opprimées à s'organiser, à construire des luttes autogérées, radicales et efficaces, pourquoi ne pas implanter des ''animateurs politiques'' dans les quartiers pauvres, des organizers, des spécialistes de l'organisation populaire ?

En 1939, à 31 ans, Saul Alinsky décide de mettre ses idées en pratique. Il quitte son travail et s'installe dans Back of the Yards, le quartier le plus misérable de Chicago. Au milieu des chômeurs, des ouvriers sous-payés, des baraquements sales, du climat de haine entre immigrés polonais, slaves, noirs, mexicains et allemands, Saul Alinsky commence par écouter et observer. Patiemment, il s'intègre à la vie du quartier, tisse des liens amicaux, identifie les rapports de force, cerne les principaux problèmes et des solutions possibles. Peu à peu, il suggère des rencontres entre habitants, encourage les uns et les autres à prendre la parole, à exprimer leur colère face aux propriétaires, aux autorités ou aux patrons locaux, puis à définir des revendications et imaginer des stratégies de victoire. Parmi ces stratégies, Alinsky appuie fortement les propositions d'actions directes non violentes et ludiques, et participe activement à leur organisation. Bientôt, les premières actions s'organisent : sit-in festif devant la villa d'un propriétaire véreux qui refuse de rénover un immeuble, boycott d'un magasin pour exiger des prix plus bas, lâcher de rats au conseil municipal pour obtenir la mise aux normes sanitaires de logements sociaux, auto-réduction collective des loyers, occupations d'usines, manifestations, pétitions... De luttes en luttes, les succès s'accumulent, la participation des habitants s'intensifie, les actions prennent de l'ampleur. Trois ans plus tard, les améliorations du quartier Back of the Yards sont nettement visibles et font la une des médias locaux : de nombreux loyers ont été réduits, des bâtiments réhabilités, les services municipaux améliorés, les salaires de certaines entreprises locales augmentées, tandis que plusieurs collectifs autonomes d'habitants maintiennent une forte pression populaire.

Pour Alinsky, le bilan de ces trois années d'engagement est largement positif : il a le sentiment d'avoir expérimenté une stratégie efficace et reproductible. Pendant plus de trente ans, il va sillonner les États-Unis pour diffuser ses méthodes, former des centaines d'organizers, proposer ses talents de stratège et sa notoriété croissante au service des saisonniers mexicains en Californie, des ouvriers de l'entreprise Kodak de Rochester, des populations noires de New York, et plusieurs dizaines d'autres luttes dans tout le pays. Si Saul Alinsky déménage régulièrement, les cibles de ses actions restent généralement les mêmes : des propriétaires véreux, des maires racistes, des patrons cupides, la police... Dans le contexte de répression politique du maccarthysme, Alinsky est plusieurs fois emprisonné.

À la fin des années 60, alors que les luttes étudiantes, les mouvements civiques et les manifestations contre la guerre du Vietnam sont en plein essor, Saul Alinsky s'intéresse à l'organisation politique des classes moyennes. Dans quelle mesure ses méthodes sont-elles pertinentes et transposables dans des milieux sociaux plus aisés ? En 1971, un avant avant sa mort soudaine, il publie Rules for radicals, un manuel principalement destiné aux jeunes révolutionnaires. Saul Alinsky y décrit sa vision de l'activité politique, ses réflexions et ses expériences sur les conditions du changement social.


La méthode Alinsky

Rules for radicals part du constat suivant : les populations les plus opprimées des États-Unis sont piégées dans un quotidien de survie. Elles vivent le plus souvent au jour le jour, sans grande perspective, sans assez de temps, de recul et d'énergie pour s'organiser politiquement, pour s'engager dans des stratégies de luttes, encore moins pour imaginer un bouleversement radical du système capitaliste. Des appuis extérieurs peuvent contribuer à briser cette spirale de contraintes et de résignation : les organizers. Leur but n'est pas de diriger des luttes, mais de stimuler leur essor, d'accompagner la création d'organisations populaires, les plus autogérées, indépendantes et radicales possibles vis-à-vis des pouvoirs publics, des propriétaires et des patrons.

Pour atteindre cet objectif, Saul Alinsky propose plusieurs étapes :


1/ S'intégrer et observer

Une fois choisi un quartier ou un secteur de la ville particulièrement sinistré, les organizers s'y installent à plein-temps, en se finançant par des petits boulots ou par du mécénat. Dans un premier temps, leur tâche est de s'intégrer lentement à la vie du quartier, de fréquenter les lieux publics, d'engager des discussions, d'écouter, d'observer, de tisser des liens amicaux. Il s'agit de comprendre les principales oppressions vécues par la population, d'identifier leurs causes et d'imaginer des solutions. Les organizers doivent également repérer des appuis locaux possibles en se rapprochant des organisations et des personnes-clés du quartier : églises, clubs, syndics, responsables de communautés, etc.

Par cet effort d'observation active, les organizers doivent en particulier déchiffrer les intérêts personnels des différents acteurs en présence. Cette notion d'intérêt personnel est récurrente dans la pensée stratégique de Saul Alinsky, pour qui l'intérêt constitue le principal moteur de l'action individuelle et collective, bien plus que les idéaux ou les utopies. Pour favoriser l'émergence de luttes sociales, Rules for radicals conseille aux organizers de concentrer leurs efforts sur les questions de logement, de salaire, d'hygiène ou de reconnaissance sociale, et voir dans quelle mesure ces problèmes peuvent faire émerger des communautés d'intérêts à l'échelle du quartier. Dans la vision d'Alinsky, les réflexions globales sur la société de consommation, sur le capitalisme ou sur le socialisme naissent dans un second temps, lorsque les personnes ne sont plus piégées dans un quotidien de survie, lorsqu'elles ont atteint un meilleur niveau d'organisation et de sécurité matérielle.


2/ Faire émerger collectivement les problèmes

Lorsque les organizers ont suffisamment intégré la vie du quartier et compris ses enjeux, leur tâche est de susciter, petit à petit, des cadres propices à la discussion collective. Cette démarche peut commencer très lentement : un échange improvisé entre quelques habitants dans une cage d'escalier, au détour du marché, dans un bar... Les organizers doivent saisir toutes les occasions de créer du lien entre les habitants, et les amplifier. Il s'agit de permettre aux exaspérations, aux colères et aux déceptions de s'exprimer collectivement, afin que les habitants réalisent combien, au-delà de leurs divergences, ils partagent des préoccupations, des problèmes et des oppresseurs communs.

Tout au long de ce processus, s'ils sont interrogés, les organizers ne doivent pas cacher leurs intentions. Ils doivent se présenter tels qu'ils sont, avec sincérité, expliquer qu'ils souhaitent soutenir la population, qu'ils sont révoltés par les injustices et les oppressions subies dans le quartier, qu'ils ont des idées pour contribuer au changement. Dans l'idéal, les organizers ont tissé suffisamment de liens avec des organisations locales, des églises, des syndics ou des communautés,pour être soutenues voire recommandées par elles.

Cette phase d'expression et d'indignation collective doit rapidement s'accompagner de perspectives d'action concrètes. Si celles-ci n'émergent pas directement de la population, les organizers peuvent faire des propositions. Par contre, ils ne doivent pas prendre des décisions à la place des habitants.


3/ Commencer par une victoire facile

Dans l'idéal, la première action collective suggérée ou soutenue par les organizers doit être particulièrement facile, un combat gagné d'avance permettant de faire prendre conscience à la population de son pouvoir potentiel. Dans la pensée de Saul Alinsky, la recherche du pouvoir populaire est centrale : quand des personnes se sentent impuissantes, quand elles ne voient pas comment changer le cours des choses, elles ont tendance à se détourner des problèmes, à se replier sur elles-mêmes, à s'enfermer dans le fatalisme et l'indifférence. A l'inverse, quand des personnes ont du pouvoir, quand elles ont le sentiment qu'elles peuvent modifier leurs conditions de vie, elles commencent à s'intéresser aux changements possibles, à s'ouvrir au monde, à se projeter dans l'avenir. « Le pouvoir d'abord, le programme ensuite ! » est l'une des devises récurrentes de Rules for radicals. Créer une première victoire collective, même minime comme l'installation d'un nouveau point de collecte des déchets ou l'amélioration d'une cage d'escalier, permet d'amorcer une passion du changement, une première bouffée d'oxygène dans des vies asphyxiées de résignation. Les organizers doivent par conséquent consacrer un maximum de soins aux premières petites victoires, ce sont celles qui conditionnent les suivantes.


4/ Organiser et intensifier les luttes

Une fois quelques victoires remportées, le but des organizers est d'encourager et d'accompagner la création de collectifs populaires permanents, afin d'élargir et d'intensifier les actions de lutte. La préparation des actions doit être particulièrement soignée et soutenue par les organizers. Les recettes d'une mobilisation réussie ? Élaborer des revendications claires et crédibles ; imaginer des stratégies inattendues, ludiques, capables de mettre les rieurs du côté de la population ; savoir jouer avec les limites de la légalité, ne pas hésiter à tourner les lois en ridicule, mais toujours de manière non-violente afin de donner le moins de prise possible à la répression ; mettre en priorité la pression sur des cibles personnalisées, aisément identifiables et localisables, un patron plutôt qu'une firme, des responsables municipaux plutôt que la mairie, un propriétaire plutôt qu'une agence immobilière ; tenir un rythme soutenu, maintenir une émulation collective ; anticiper les réactions des autorités, prévoir notamment des compromis possibles ; et, enfin, savoir célébrer les victoires par des fêtes de quartier mémorables !

Dans les premières étapes de ce processus, la radicalité des revendications ne doit pas être l'obsession première des organizers. Par expérience, Alinsky constate que la radicalisation des luttes découle généralement des politiques répressives des autorités, qui supportent très mal les contestations, aussi minimes et partielles soient-elles. Les réactions de l'État, des patrons et des propriétaires, parce qu'elles dévoilent au grand jour les rapports de domination et d'injustice, durcissent et éduquent davantage la population que les grands discours militants. Par ailleurs, Alinsky constate que la majorité des personnes a, dans son for intérieur, une grande soif d'aventures collectives, une envie de bousculer l'ordre existant, de maîtriser ses conditions de vie et son destin. Une fois la première brèche ouverte dans une vie de résignation et d'impuissance, l'ardeur révolutionnaire peut se propager bien plus vite qu'on ne l'imaginait.

Tout au long de cette présentation stratégique, on voit combien les organizers doivent faire preuve de qualités assez exceptionnelles : curiosité et empathie, pour comprendre la dynamique d'un quartier et tisser des liens de sympathie avec de nombreuses personnes ; ténacité et optimisme, pour ne pas se décourager face aux multiples obstacles, considérer son action sur la durée et cultiver une assurance communicative ; humilité et conviction autogestionnaire, pour savoir se mettre en retrait, ne pas prendre la tête des luttes, accepter de vivre chichement et sans grande gratification politique ; humour et imagination, pour inventer des actions ludiques et surprendre l'adversaire ; organisation et rigueur, pour savoir tenir des délais et gérer des informations multiples ; et, enfin, un talent de communication. Rules for radicals insiste longuement sur ce dernier point, qui constitue, selon Alinsky, l'un des piliers de l'activité révolutionnaire : savoir communiquer. S'exprimer clairement, utiliser un vocabulaire approprié, faire appel aux expériences et au vécu de ses interlocuteurs, être attentif aux réactions, savoir écouter, fonctionner davantage par questions que par affirmations, éviter tout moralisme, toujours respecter la dignité de l'autre, ne jamais humilier... A l'inverse, certains défauts sont éliminatoires : l'arrogance, l'impatience, le mépris des personnes jugées trop peu ''radicales'', le pessimisme, le manque de rigueur et autres comportements rapidement sanctionnés par la population. De fait, pour intervenir dans un quartier pauvre, Alinsky constate que les meilleurs organizers sont souvent ceux qui, ayant grandi dans des milieux populaires, en maîtrisent spontanément les codes de communication.


5/ Se rendre inutile et partir

La méthode proposée par Saul Alinsky, répétons-le, ne vise pas à prendre la tête des luttes d'un quartier, mais à les servir, à créer de l'autonomie et de la souveraineté populaire. En conséquence, les organizers doivent savoir s'effacer à temps, transmettre leurs compétences, se rendre progressivement inutiles, puis quitter le quartier afin de rejoindre d'autres aventures politiques...

Cette brève synthèse de la ''méthode Alinsky'' est forcément incomplète. Vous trouverez dans Rules for radicals de nombreuses précisions et, surtout, des exemples concrets. Insistons sur le fait qu'il s'agit moins d'une recette prête-à-l'emploi que d'une démarche générale, une manière de faire qui dépend ensuite de chaque situation, de chaque quartier, nécessitant des efforts constants d'improvisation et d'adaptation.


Un appel aux jeunes révolutionnaires des classes moyennes

Rules for radicals s'intéresse également de près aux nombreux mouvements contestataires qui, depuis le milieu des années 60, agitent les États-Unis. Après la période difficile des années 50, marquée par la répression maccarthyste et l'agonie de la gauche américaine, Saul Alinsky s'enthousiasme de voir autant de monde, et surtout des jeunes, s'opposer à la guerre du Vietnam, exiger la fin des discriminations raciales, critiquer radicalement le système capitaliste, fustiger l'oligarchie au pouvoir et affirmer une soif de paix, d'égalité, de liberté et d'entraide. Dans le même temps, se basant sur son expérience politique, Alinsky exprime ses inquiétudes face à certaines tendances des nouveaux mouvements radicaux, en particulier ceux portés par les jeunes générations :

  • Le morcellement des luttes : les mouvements radicaux ont de grandes difficultés à s'unir et s'élargir. En plus de la répression gouvernementale, ils semblent dévorés de l'intérieur par les querelles idéologiques, les carences organisationnelles, les ambitions personnelles ou les rivalités narcissiques. Trop souvent, ils ont tendance à se fragmenter en groupuscules en concurrence les uns avec les autres.

  • Une communication médiocre : les textes radicaux sont souvent illisibles, truffés de théories complexes, coupées de la réalité et trop éloignées des préoccupations concrètes de la population. On retrouve ici l'un des leitmotivs de Saul Alinsky : « Partir de là où en sont les gens », c'est-à-dire s'intéresser au quotidien de la population avant de diffuser de grandes analyses sur la société de consommation, la démocratie représentative ou l'écologie libertaire.

  • Une tendance à l'entre-soi : prôner une rupture radicale avec l'ordre établi conduit de nombreux militants à fuir les contacts avec les ''gens normaux'', jugés toujours trop matérialistes, pollueurs, sexistes, racistes, soumis et conformistes. Une culture de l'entre-soi se met progressivement en place, marquée par des attitudes, des expressions et des codes vestimentaires communs, doublée parfois d'attitudes hautaines et méprisantes vis-à-vis du reste de la société. Alinsky s'insurge contre cette tendance à consacrer davantage de temps et d'énergie à célébrer la radicalité et la ''pureté'' d'un groupe militant plutôt que de réfléchir aux stratégies pour réellement transformer la société. Rules for radicals insiste au contraire sur l'importance, pour les révolutionnaires, de s'intégrer au plus près de la population. Cette démarche politique suppose de respecter la dignité des personnes que l'on côtoie, de ne pas faire de jugement moral hâtif sur leurs idées ou sur leurs modes de vie, ou encore de savoir remettre en question ses apparences : « S'il s'aperçoit que ses cheveux longs sont un handicap, une barrière psychologique pour communiquer et s'organiser avec les gens, un authentique révolutionnaire les fait couper. »

  • Un manque de réflexion stratégique : la plupart des radicaux veulent ''tout, ici et maintenant''. Ils ont du mal à inscrire leurs luttes dans la durée, à prendre en compte la nécessité de transitions, à imaginer des étapes sur plusieurs années. Ce désir d'un changement rapide et spectaculaire s'accompagne généralement d'une passion pour les grands leaders charismatiques, le romantisme révolutionnaire ou les dogmes messianiques marxistes et maoïstes, autant d'indices qui, pour Alinsky, semblent le signe d'une « recherche de révélation plutôt que de révolution ». A l'inverse, Rules for radicals envisage la révolution comme un processus lent et progressif, nécessitant un long effort d'organisation, en partant du niveau local.

  • Un nihilisme désespéré : une grande partie des jeunes générations ne semble nourrir aucun espoir dans un réel changement de société par l'action politique, elle envisage l'avenir du monde sous l'angle du désastre inévitable. C'est pourquoi, à la protestation désespérée, elle a tendance préférer des ''stratégies de fuite''. Certains se replient dans des communautés coupées de la société, d'autres dans un nomadisme permanent, dans la drogue, le développement personnel ou l'ésotérisme, autant de voies qui, le plus souvent, aboutissent à des échecs personnels, à la solitude, au désespoir, à l'égocentrisme ou à la dépression. Pour Alinsky, la lutte armée s'inscrit dans cette tendance nihiliste : il s'agit d'un combat perdu d'avance qui ne peut aboutir qu'à un suicide politique. Non seulement la répression gouvernementale, féroce et disproportionnée, finit inexorablement par disloquer ou décourager les luttes clandestines, mais cette répression est acceptée par la majorité de la population qui, face à la violence, prend peur et préfère «  un mauvais système qu'une bande de fous violents ».


Ces analyses critiques ont suscité, on l'imagine, de vives réactions lors de leur publication. Lucidité ou divagation d'un vieil activiste qui, au soir de sa vie, observe avec intérêt les luttes de ses contemporains ? Rules for radicals est un livre volontairement polémiste, qui, à tort ou à raison, cherche à bousculer certaines évidences portées dans les milieux radicaux.

Notons qu'à l'inverse, de nombreux militants critiquaient sévèrement les méthodes de Saul Alinsky, jugées trop réformistes, trop peu révolutionnaires, trop centrées sur l'amélioration des conditions de vie des classes populaires, ce qui, sur le fond, aboutit à les intégrer davantage à la culture capitaliste dominante.

Dans Rules for radicals, Alinsky répond à certaines de ces critiques. Il reconnaît que la plupart des valeurs dénoncées par la jeunesse en colère sont justement celles auxquelles les pauvres pour lesquels il a milité toute sa vie aspirent de plus en plus. Il constate que ses méthodes sont efficaces pour améliorer les conditions de vie des classes populaires, mais le sont nettement moins pour grossir les rangs des révolutionnaires anticapitalistes : même si des luttes sont très intenses pendant plusieurs années dans un quartier, seule une minorité de la population s'engage durablement, la majorité cesse de militer dès qu'elle atteint de meilleures conditions de vie. Au final, si Alinsky ne regrette pas d'avoir consacré sa vie à lutter du côté des opprimés, il exprime cependant son amertume de ne pas avoir vu les mouvements populaires auxquels il a contribué s'amplifier et se radicaliser davantage.

C'est en grande partie ce constat qui conduit Alinsky à nourrir de grands espoirs dans l'activisme des classes moyennes. Celles-ci, contrairement aux classes populaires, sont moins piégées dans une précarité matérielle quotidienne. Leur contestation porte davantage sur le sens de la vie, sur les finalités de la société moderne, ce qui, pour Alinsky, semble porteur d'une grande richesse révolutionnaire. D'où ses interrogations : dans quelle mesure ses méthodes sont-elles pertinentes et transposables pour les révolutionnaires des années 70 ? Que conseiller aux radicaux d'aujourd'hui ?

Si Rules for radicals ne fournit pas de recettes politiques précises, il propose cependant quelques pistes, à travers un appel aux jeunes révolutionnaires des classes moyennes. Le contenu de cet appel ? Ne vous découragez jamais, l'histoire de l'humanité est pleine de surprises et de rebondissements ; ne fuyez pas la réalité, regardez là bien en face, étudiez-là pour trouver des brèches subversives ; prenez conscience de vos atouts : issus des classes moyennes, vous êtes les mieux placés pour comprendre leurs préoccupations, leurs langages, leurs aspirations ; rapprochez-vous des organisations existantes, les associations de consommateurs, les mouvements féministes, écologistes, civiques ; aidez ces organisations à acquérir davantage de pouvoir, utilisez aux maximum cette possibilité que nous avons encore, dans nos démocraties restreintes, de pouvoir nous organiser, de repousser les limites de la loi, d'obliger les autorités à composer avec vous ; n'oubliez jamais qu'une fois que les personnes sont organisées pour lutter sur un problème aussi banal que la pollution, elles peuvent ensuite s'attaquer à des questions beaucoup plus importantes ; augmentez patiemment la radicalité des actions, appuyez-vous sur les réactions répressives des autorités pour remettre en question tous les systèmes d'oppression qui affectent l'ensemble de la société ; unifiez les organisations locales au niveau national et international ; construisez patiemment les bases d'une organisation politique solide, autogérée et durable ; n'oubliez jamais qu'une vraie révolution commence quand elle est dans le coeur et l'esprit de la population ; les classes moyennes sont engourdies, désemparées, épouvantées, stressées, introduisez de l'action et de l'aventure dans cet univers morne et triste ; et, enfin, insistez inlassablement sur le fait que l'entraide est raisonnable et subversive, qu'on ne peut plus vivre sa vie dans son coin, ne se préoccuper que de son bien-être personnel sans se soucier de celui des autres, que si nous ne nous saisissons pas collectivement des problèmes mondiaux, nous allons vers la barbarie.

Quarante ans après, cet appel nous parle-t-il encore ? Nous le pensons, et c'est pourquoi nous recommandons Rules for radicals, un ouvrage stimulant, souvent agaçant et discutable, mais toujours espiègle, à l'image de son auteur qui, quelques mois avant sa mort, déclarait dans le magazine Playboy : « Un jour j'ai réalisé que je mourrai, que c'était simple et que je pouvais donc vivre chaque nouvelle journée, boire chaque nouvelle expérience aussi ingénument qu'un enfant. S'il y a une survie, de toute façon j'irai en enfer. Mais une fois que j'y serai, je commencerai à organiser là-bas les have-nots que j'y trouverai. Ce sont mes frères. »


NOTES

1Rules for radicals, Saul Alinksy, éditions Random House, 1971. Ce livre a été traduit en français sous le titre Manuel de l’animateur social : une action directe non violente, éditions Seuil, 1976. Cette édition française est épuisée, mais disponible d'occasion ou dans certaines bibliothèques.