Les Renseignements Généreux - autodéfense intellectuelle, informations et alternatives

L’organisation et le nombre

Rencontre avec le sociologue Alain Accardo


Alain Accardo est l'auteur de plusieurs ouvrages de sociologie et d'analyse politique aux éditions Agone dont Le petit-bourgeois gentilhomme, De notre servitude involontaire et Introduction à une sociologie critique. Les Renseignements Généreux lui ont posé plusieurs questions sur la contestation sociale et les stratégies de transformation de la société.



Les Renseignements Généreux : Depuis 2007, les raisons de contester ne manquent pas : privatisation des services publics, baisse des impôts pour les hauts revenus, franchise médicale, taxation des accidents du travail, extension du secret-défense, soutien public aux banques sans contrepartie, démantèlement du code du travail, guerre en Afghanistan, relance de la Françafrique et du nucléaire, limitation du droit de grève, expulsions, nouveaux fichiers policiers... Les mesures liberticides et inégalitaires se succèdent à un rythme effréné, sur tous les fronts de la vie sociale. Qui plus est, ces mesures interviennent dans un climat de crise économique croissante, avec environ 1000 licenciements chaque jour en France, et une dégradation des conditions de travail dont la série de suicides dans plusieurs grandes entreprises, très médiatisée, n'est que la phase émergée de l'iceberg. Et pourtant, depuis 2007, le niveau de contestation sociale semble faible : quelques journées de grande mobilisation syndicale sans lendemain ; des résistances localisées, parfois vigoureuses mais souvent désespérées ; des partis de gauche qui peinent à rassembler ; bref nous n'assistons pas à l'émergence d'un grand front de lutte sociale en France. Il nous semble qu'il y a là un paradoxe. La sociologie critique peut-elle nous fournir des clés pour comprendre cette situation ? Et proposer des solutions ?

Alain Accardo : Pour répondre à votre question, permettez-moi de commencer par une image, pour mieux me faire entendre :

Si on posait en vrac sur votre table de travail toutes les pièces sans exception d’une montre-bracelet, ses rouages, ses vis, ses circuits, sa pile, et que vous ne connaissiez pas le métier d’horloger, seriez-vous capable d’assembler la montre et d’y lire l’heure exacte ? Très probablement, non. Pourquoi ? Parce que de toute évidence il vous manquerait quelque chose d’essentiel pour transformer le tas de pièces en vrac en une véritable montre : il manquerait un plan d’assemblage, une stratégie, c’est-à-dire un schéma directeur permettant de reconnaître les pièces et de les mettre rationnellement en rapport les unes avec les autres en fonction de la fin souhaitée.

Faire la révolution aujourd’hui, c’est un peu comme assembler une horloge. Toutes les pièces nécessaires sont là, sur la table, mais il n’y a plus d’horloger, plus personne, ou presque, capable de faire le travail d’organisation politique et idéologique indispensable pour donner à l’ensemble la cohérence, le sens et la direction sans lesquels la situation pré-révolutionnaire, ou potentiellement révolutionnaire, ne peut que dégénérer en une immense dépression nerveuse collective entrecoupée de conflits sectoriels intermittents, de poussées de fièvre erratiques et d’explosions sans lendemain. La révolution sociale n’est pas un épisode barricadier ou une série de manifestations de rue avec bris de vitrines et incendie de voitures, ce n’est pas une suite d’émeutes et d’affrontements avec les compagnies de sécurité, ce n’est pas l’occupation d’une fac, d’une usine ou d’un studio de télévision, etc. Tout cela, ce sont des épiphénomènes passagers qui, à eux seuls, ne font guère que de l’agitation, des « émotions » comme on disait autrefois. La révolution est une construction politique complexe et de longue haleine, rendue possible par l’état objectif des structures du système concerné et qui, même si elle exclut la planification dans les moindres détails, exige qu’on ait les idées claires sur les grands principes et les orientations fondamentales et sur leur traduction dans des programmes d’action et des politiques. En soi, une révolution est un long processus qui ne demanderait qu’à se développer pacifiquement s’il n’avait malheureusement à se défendre contre les offensives innombrables, y compris les violences policières et militaires, des forces conservatrices hostiles.

Or, cela fait maintenant près de trois décennies que ce chantier de construction a été abandonné par la gauche institutionnelle, c’est-à-dire par une gauche de gouvernement qui accepte de gouverner en alternance avec la droite dans le cadre d’un consensus global sur le mode de production capitaliste. Donc officiellement, il n’y a plus (ou presque plus) de force collective ayant à la fois le nombre et l’intelligence, l’autorité, la conviction et l’expérience nécessaires pour orienter en permanence les luttes plus ou moins spontanées dans la perspective d’une rupture radicale avec la dictature du Capital. En règle générale, les luttes qui peuvent se produire actuellement sont étroitement circonscrites à une « cause » bien déterminée, une revendication bien particulière, et orientées dans le sens de la composition et de la « négociation » avec la puissance capitaliste patronale ou étatique dispensatrice de mannes et d’aumônes. Trente ans de soumission (ou de démission) sociale-démocrate et de connivence syndicale réformiste ont abêti le corps électoral, au point que le citoyen d’aujourd’hui, dépourvu d’outils conceptuels adéquats, n’est plus capable de comprendre véritablement la réalité du système. La nouvelle génération des actifs n’utilise pratiquement jamais le concept de révolution en dehors de son usage publicitaire qui l’a vidé de son sens historique et social. Le simple fait que la plupart des citoyens continuent à croire qu’ils vivent dans une « démocratie », malgré les preuves quotidiennes, dans tous les domaines sans exception, que nous vivons sous une dictature déguisée, en dit long sur le niveau de l’analphabétisme politique régnant, et l’incapacité à appréhender de façon non mystifiée les événements et les situations. Si d’aventure une banlieue s’embrase sous le coup de l’injustice et du désespoir, la majorité de « l’opinion publique », formatée et dévoyée par les grands médias, préfère y voir un phénomène de « délinquance », ou de « violence de rue », ou pis encore une manifestation du « terrorisme islamiste », au lieu d’y voir l’expression d’une mobilisation « proto-politique » (comme dirait le sociologue Gérard Mauger), une forme de combat qui cherche confusément sa voie et son registre.

La responsabilité de cet état d’hébétement de la conscience civique est bien sûr imputable pour une large part à la démission des « élites », à la « trahison des clercs », à la défaillance, à la corruption et au nanisme politique de tous ceux à qui il incombait d’éclairer et de diriger les luttes. Mais la responsabilité au sommet ne saurait masquer la responsabilité de la base. Elles se nourrissent d’ailleurs mutuellement. La grande masse de la force potentiellement révolutionnaire est constituée essentiellement de petits et moyens salariés, c’est-à-dire la plus grande partie du monde du travail (et du chômage) appartenant sociologiquement aux classes populaires et aux différentes fractions de la classe moyenne. Ces dernières, au stade actuel de développement du capitalisme, sont massivement, même pour les moins avantagées d’entre elles, même pour celles qui n’en ont pas vraiment les moyens, profondément acquises matériellement et mentalement au mode de vie petit-bourgeois, qui est à la fois une imitation caricaturale du style de vie bourgeois et une création culturelle relativement spécifique. Mais ce qui est dramatique, c’est que, du fait même de l’importance prise par les classes moyennes et de l’espèce d’hégémonie idéologique que celles-ci ont exercé sur le plan des mœurs, par leur colonisation culturelle des médias, les classes populaires ont été à peu près complètement mises hors jeu, éclipsées symboliquement et politiquement, réduites à leur seule dimension ethnique, et elles ont à leur tour adopté l’idéal consumériste qui est aujourd’hui l’unique modèle d’existence que le système capitaliste soit capable d’offrir au genre humain, renforçant ainsi l’aliénation économique d’une aliénation idéologique à laquelle certains croient pouvoir remédier par des bricolages « identitaires » et « communautaristes » tout aussi aliénants en définitive.

On se trouve donc dans cette situation où l’essentiel de la force sociale qui aurait intérêt à un changement révolutionnaire de système, n’est même plus en mesure de comprendre exactement en quoi ça consisterait, et que ceux qui pourraient jeter quelque clarté dans cette pénombre, soit ont trahi leur mission en passant à l’ennemi, soit sont privés des moyens de se faire entendre. Le résultat c’est ce spectacle pathétique d’une société entière plongée dans une immense névrose collective, et d’une masse de gens stressés, déboussolés, tâtonnant et heurtant de droite et de gauche, comme des aveugles cherchant désespérément une issue. Une masse de travailleurs dans un état aussi grave de déréliction peut à la rigueur se tourner vers un parti soi-disant socialiste, voire national-socialiste. Il est exclu qu’elle s’intéresse au socialisme qui n’est plus pour elle qu’un mot vide.

Pourtant le concept a conservé une substance bien suffisante pour éclairer et diriger une démarche révolutionnaire et l’instauration d’un nouveau mode de production. En fait, le schéma de montage que j’évoquais en commençant existe bel et bien. Et nos amis d’Amérique latine font à leur façon la démonstration qu’il est encore opératoire. Mais chez eux, la lutte politique a réussi à instaurer un rapport de forces en faveur des classes populaires et au détriment non seulement de la grande bourgeoisie capitaliste terrienne et compradore, mais aussi des fractions de la classe moyenne qu’elle a satellisées, toute cette petite-bourgeoisie toujours pleine d’exquis scrupules démocratiques quand il s’agit d’aider le petit peuple à se libérer mais infiniment plus tolérante quand il s’agit de travailler pour les puissants. Nous avons bien le schéma, mais chez nous la classe moyenne, dans sa grande majorité, fait la dégoûtée ou feint de l’avoir oublié, probablement parce qu’elle n’est pas tellement pressée d’abandonner son morceau de fromage.

Qu'est-ce qui, au niveau des agents sociaux, favorise l'envie d'agir pour changer radicalement la société ? Pour le dire en des termes plus crus : comment devient-on révolutionnaire ? Y a-t-il et quelles sont les logiques sociales derrière ce processus ?

Aujourd’hui comme hier, le moteur par excellence du mouvement social, qu’on considère celui-ci dans sa dynamique (la transformation des structures) ou dans sa statique (la conservation des structures), c’est l’ensemble des intérêts de toute nature qui définissent à un moment donné les agents (au sens individuel et/ou collectif) concernés, et le rapport de force établi entre intérêts opposés.

Vers la fin des années 1780, une grande majorité de la population du royaume de France avait pris conscience de la nécessité d’un changement en profondeur de l’état de choses existant. Plus ou moins clairement les gens comprenaient qu’un tel changement allait dans le sens de leurs intérêts bien entendus. Cette large prise de conscience reposait, objectivement, sur les dégâts et les méfaits des structures de l’Ancien régime qui avaient atteint les limites de leur capacité d’adaptation aux besoins nouveaux de développement matériel et humain. Mais l’exploitation et l’oppression grandissantes ne suffisent pas à faire mûrir un projet proprement révolutionnaire. Les gens peuvent, comme aujourd’hui, gémir, se lamenter, se mettre en colère, descendre dans la rue, exploser… et recommencer indéfiniment sans que rien ne change fondamentalement et sans que cela inquiète les petits malins qui tirent les ficelles. Mais à la fin du XVIIIe siècle existait ce facteur subjectif indispensable qui nous manque aujourd’hui : un modèle, une vision claire et opératoire, philosophiquement, politiquement et juridiquement, de ce que pouvait être un ordre social plus juste, plus fraternel, plus universellement émancipateur. L’idéal proposé aux populations était fait d’aspirations à un mieux-être certes, mais avec l’objectif de fonder une république de citoyens égaux en droits, responsables et libres, d’humains un peu plus humains, et non de façonner un troupeau de consommateurs à l’engrais, de salariés se concurrençant frénétiquement dans tous les domaines, sauf celui de la vertu républicaine.

Ainsi donc, en 1789, toutes les pièces de l’horloge à monter étaient sur la table, y compris le schéma de montage, aboutissement de la philosophie des Lumières, sous forme d’une Déclaration s’inspirant à la fois de l’œuvre de Montesquieu et de celle de Rousseau et préparant la Constitution adoptée deux ans après, en septembre 91. Ce document avait certes des lacunes, des points aveugles, voire des contradictions, mais il a joué son rôle directeur et sans la déshonorante trahison de la bourgeoisie révolutionnaire devenue férocement conservatrice et réactionnaire une fois au pouvoir et débarrassée de la monarchie et de l’ancienne noblesse, la révolution de 1789 aurait pu accoucher d’un monde bien meilleur pour l’ensemble des populations.

En fait de modèle, nous ne disposons plus, en ce qui nous concerne, que de celui, médiocre à tous égards, que désigne l’expression american way of life, auquel depuis plus d’un demi-siècle se sont ralliées les élites occidentales et derrière elles le reste des peuples. Et en guise de grands penseurs de la vie politique et sociale, nous avons BHL, Alain Duhamel et Jacques Attali…. A la différence du modèle produit et diffusé par la pensée des Lumières au XVIIIe, notre modèle d’importation américain n’a aucune dimension critique par rapport à l’état de choses existant. Il ne nous dit pas « nous vivons dans un système scandaleux qui bafoue toutes les valeurs humaines au nom de l’efficacité et de la rentabilité économiques, et il faut y mettre un terme le plus vite possible ». Par le canal d’une propagande médiatique obsédante, inlassable et ubiquitaire, il ne cesse de nous persuader que nous vivons dans le meilleur des mondes, et que quiconque s’avise de douter de cette vérité indiscutable est un salaud de communiste mâtiné de terroriste, à éliminer d’urgence. La logique sociale dominante, officiellement soutenue par toutes les puissances publiques et privées, c’est la conservation, le verrouillage du système capitaliste. Il ne faut surtout pas y toucher. La seule forme de changement tolérable dans cette perspective, c’est le changement contre-révolutionnaire, celui qui consiste à annihiler tous les acquis sans exception des luttes sociales antérieures. Ce changement-là va bon train. Ceux qui le mènent (hier le PS, aujourd’hui l’UMP) ont même le front de parler de « réformes » et de les imposer au nom de l’intérêt général. Et la masse des soi-disant citoyens dont les suffrages donnent sa légitimité à ce législateur réactionnaire, s’accommode, tous comptes faits, de cette situation indigne. Que demande en effet le peuple aujourd’hui : la liberté, la dignité, l’égalité, la fraternité ? Non, il demande des euros, encore des euros, toujours des euros, pour vivre à l’imitation (oh, certes infiniment lointaine !) des émirs du pétrole, des rois du béton et des princes de la finance, qui vivent eux, en bons maffieux pas vraiment regardants sur les moyens de s’enrichir. L’immoralité a toujours fait école plus sûrement que la vertu.

L’affaissement idéologique et politique de la masse de la petite-bourgeoisie et des classes populaires est tel qu’on est en droit de se demander s’il existe encore une probabilité de redressement pour les générations actuellement en activité. Même si leur avenir s’assombrit de plus en plus, même si elles ressentent de plus en plus douloureusement les effets destructeurs des contradictions insolubles dans lesquelles le système capitaliste ne cesse de s’enfoncer, elles restent incapables de penser vraiment leur situation objective et donc la nature d’une possible issue. Bien qu’il soit extrêmement déplaisant de se placer dans une hypothèse catastrophiste, on ne peut s’empêcher de penser que seule une exacerbation cataclysmique de la crise pourrait, peut-être – ça n’est même pas sûr – réveiller la conscience occidentale. Mais alors, il risque d’être beaucoup trop tard.

Vous avez parlé de « situation paradoxale ». Il y a effectivement un paradoxe. Mais pour le définir exactement il faut dire qu’il provient d’une contradiction, que le système a transformée en blocage, entre l’état objectif de ses structures matérielles et les structures de subjectivité (ou types de personnalité, mentalités, entendement et affectivité) qu’il façonne. Sur le plan des structures objectives, économiques en particulier, le système capitaliste est mûr pour céder dès maintenant la place à un autre mode de production, socialiste en l’occurrence. Mais sur le plan des structures subjectives, le système déploie toute sa puissance pour entretenir l’illusion qu’il est irremplaçable et indéfiniment perfectible. Jusqu’ici il a réussi à maintenir les générations successives sur les rails d’un consumérisme sans âme, sans autre horizon que celui d’un progrès technologique supposé illimité. La prise de conscience récente du coût écologique effroyable de ce progrès et de la course à l’abîme qu’il entraîne, a conduit nos princes à mettre en circulation une version capitalistico-compatible de l’idéologie écologique sous l’appellation de « développement durable », ou plus bouffonne encore de « capitalisme vert », avec l’aide de comparses médiatiques comme Cohn-Bendit, Hulot et Cie. Et une fois de plus, par analphabétisme politique, la majorité de la population a gobé l’hameçon et s’est mise à croire que le capitalisme non seulement va enrichir indéfiniment des milliards d’êtres humains mais encore qu’il va sauver la planète, c’est-à-dire réussir à faire très exactement le contraire de ce qu’il fait depuis toujours. En réalité, les gens de chez nous comme d’ailleurs, d’aujourd’hui comme d’hier, croient ce qu’ils ont envie de croire, ce qui les arrange le plus ou qui les dérange le moins.

Quels conseils donneriez-vous aux révolutionnaires aujourd'hui, c'est-à-dire aux personnes qui souhaitent un changement radical de l'organisation sociale et économique, dans une direction anticapitaliste, écologique, féministe, démocratique ?

Je n’ai pas qualité pour conseiller qui que ce soit en quoi que ce soit. D’autant que, comme on le sait depuis longtemps, « les conseilleurs ne sont pas les payeurs ». Mais en tant qu’intellectuel, je me dois d’engager publiquement ma responsabilité en disant clairement et de façon argumentée ce que je pense de l’état de notre société. C’est ce que je fais dans mes ouvrages et en toute occasion. Il se trouvera de bons esprits pour me reprocher d’avoir une vision trop « pessimiste » de la réalité, une vision déprimante qui risque de « désespérer Billancourt ». Allons donc ! Ce qui a désespéré Billancourt et qui, plus largement, a démoralisé les masses, ce sont les faux espoirs toujours déçus, les promesses jamais tenues, les objectifs jamais atteints, les assurances de victoire prochaine toujours démenties par la défaite et maintenant la régression organisée et la destruction programmée de tous les acquis. Ce qui a fait le plus de mal à la gauche, c’est justement le prétendu « réalisme », le « pragmatisme » préconisé par ses « élites » et qui nous a conduits au marasme actuel, à l’enlisement dans le bourbier capitaliste et ses contradictions meurtrières. Il serait temps, en ce début de XXIe siècle mondialisé, que le genre humain entreprenne d’effectuer son aggiornamento intellectuel et moral, singulièrement dans les pays les plus développés et les plus scolarisés, et que chacun s’efforce de voir les choses en face, sans euphémiser inutilement la réalité. Il faut apprendre, et on en a désormais les moyens, à porter sur le monde social un regard sociologique de nature à décaper les illusions. Comme les stupéfiants pour le drogué, les eaux-de-vie pour l’alcoolique ou les loteries pour le joueur, ce qui, à la longue, fait le plus de mal aux êtres sociaux, c’est ce qui, dans l’instant, leur fait du bien, c’est-à-dire les illusions dont on les berce et dont ils se bercent eux-mêmes, illusions de toutes sortes, de toutes origines, à toutes fins, qui leur servent à enchanter un peu leur univers, à estomper ses tares, voiler ses laideurs, oublier leur propre insignifiance et minimiser leurs responsabilités ; les illusions qui leur permettent de se croire supérieurs, distingués, méritants, dignes de considération, irréprochables, élus et justifiés, à la façon des petits-bourgeois qui ne cessent de se raconter des histoires et de se rejouer le film de « la grande illusion », celle de leur importance, de leurs dons, de leur vocation, de leur originalité, de leur équité, de leur liberté et autres vertus imaginaires servant à faire fonctionner, sans états d’âme insupportables, un ordre social mensonger, inique et cruel, dont il sera toujours possible, plus tard, après la catastrophe, de se persuader que « hélas, on ne savait pas »…

S’il devait y avoir une révolution, il faudrait en vérité, pour qu’elle soit totale et accomplie, faire une révolution dans la révolution, car ce n’est pas tout de remettre sur ses pieds un ordre social qui marche sur la tête, encore faut-il opérer le même renversement sur le plan des subjectivités. Et même parmi ceux qui appellent aujourd’hui de leurs vœux une révolution, il n’est pas sûr qu’il y en ait beaucoup qui mesurent clairement tout ce que cela implique de dépouillement du vieil hominien pré-historique dont l’homo oeconomicus capitalisticus, avide, narcissique, jouisseur et insondablement bête est le dernier avatar.

Quels sont vos espoirs politiques pour les années à venir ?

Je ne vous surprendrai pas si je dis que mon espoir, c’est de voir la conception du monde que je défends, avec d’autres, progresser dans les esprits et aboutir à la constitution d’une véritable force sociale. Et quand je pense à l’état objectif de décomposition du système actuel, je me dis que les choses pourraient bien aller plus vite qu’on n’imagine. Le système est mûr pour un bouleversement radical. Ce qui fait sa principale force, c’est la faiblesse de son opposition, ou si l’on préfère, la force inertielle de l’adhésion, le soutien passif dont il fait encore l’objet de la part des masses. A la limite, le système pourrait s’écrouler tout d’une pièce, comme une barre d’immeuble qui implose, sans qu’on ait à tirer un seul coup de canon. L’effondrement récent du système financier en témoigne. Un des meilleurs indices de la fragilité extrême de la mécanique capitaliste, c’est sa paranoïa sécuritaire qui lui fait voir des menaces terroristes dans toute contestation. Paradoxalement les promoteurs du capitalisme mondialisé qui veulent régenter le monde, s’enferment au propre et au figuré dans des camps retranchés dont ils truffent les abords de flics et de caméras. Mais leur meilleur rempart demeure encore la soumission extorquée aux populations. Il suffirait que la grande masse des salariés de tous secteurs se croisent les bras en même temps. Ce système en voie de putréfaction, qu’une simple tempête désorganise profondément, ne résisterait pas à la puissance formidable d’une grève générale conduite avec lucidité et détermination. Encore faudrait-il avoir sérieusement réfléchi à la suite et savoir comment s’y prendre pour ne pas permettre à la logique délétère qu’on aura chassée par la porte des structures objectives (économiques et politiques), de rentrer par la fenêtre de structures subjectives (intellectuelles et morales) persistantes. C’est malheureusement par là que pèche toujours le combat. Il n’y a pratiquement plus de nos jours une seule mobilisation qui s’effectue sur des bases non mystifiées. La diffraction et l’émiettement de l’énergie contestataire en des combats au service de « causes » diverses, si légitimes soient-elles, que leurs défenseurs ne savent, ou ne veulent, articuler avec la lutte des classes, est dans l’état actuel des choses l’un des plus sûrs adjuvants permettant au système de préserver le statu quo sur l’essentiel. On ne risque guère de faire une révolution si les forces potentiellement révolutionnaires se dispersent et s’épuisent dans des luttes tribales, catégorielles, sectorielles, etc. A défaut de pouvoir supprimer les luttes, le système atomise toutes les contestations.

Là encore, grande est la responsabilité de la petite-bourgeoisie, qui trouve dans la multiplicité de ces combats sporadiques l’espace adéquat pour déployer ses stratégies de distinction personnelle et rentabiliser symboliquement des investissements ciblés. S’ils ont l’avantage inestimable de donner du sens à l’existence quotidienne, de tels engagements ont trop souvent l’inconvénient de faire décerner des brevets de combativité, et la bonne conscience qui va avec, à des militants qui peuvent fort bien n’avoir aucune motivation politique précise, se cantonner dans le registre compassionnel et humanitaire et finalement se révéler, le moment venu, plus soucieux de sauver le système que de le combattre. On a vu cela dix fois déjà. L’expérience témoigne qu’il est moins difficile à un révolutionnaire qui se situe sur le terrain de la lutte des classes d’intégrer à sa problématique générale la question posée par telle ou telle aliénation spécifique, que pour un militant d’une cause spécifique d’élargir sa vision à l’ensemble des rapports de classes. On a complètement perdu de vue que lorsque dans une société de classes, les classes populaires, et singulièrement la classe ouvrière, ne jouissent que de libertés illusoires, aucune autre classe ou fraction ou catégorie sociale ne peut se flatter de gagner sa liberté. Comme quelques excellents esprits, du genre de Hegel, Marx ou Elias, nous l’ont expliqué, la dialectique des rapports sociaux et de l’interdépendance entraîne que même ceux qui se croient les maîtres sont à bien des égards les esclaves de leurs esclaves. Hélas les esclaves ne se rendent pas compte de leur force et on ne peut compter ni sur les députés, ni sur les leaders syndicaux, ni sur les journalistes pour la leur rappeler.

Alors il faut que tous ceux qui ont la possibilité de se faire entendre cessent de papoter et ratiociner pour aller à l’essentiel, appeler chat un chat et dictature ploutocratique un régime où la loi est faite par les riches et pour les riches. Il faut en finir avec les prudences, les atermoiements et les timidités petites-bourgeoises, toutes ces formes socialement avouables de la tiédeur des convictions, de la peur de s’exposer et de perdre ses misérables privilèges. Nous sommes véritablement à la croisée des chemins. En fait nous y sommes depuis longtemps, et qui n’est pas avec Spartacus soutient forcément Crassus, ne serait-ce que par défaut. Toutes les contorsions intellectuelles n’y changeront rien.

Dans vos ouvrages, vous soulignez l'importance de la socioanalyse, l'effort de porter sur soi même un regard sociologique critique, afin de mieux comprendre ce qui nous rattache subjectivement au système capitaliste, cet "Homo Economicus" qui est au plus profond de nous. Comment s'y prend-t-on ? Comment faites-vous, personnellement ? Existe-t-il une méthodologie de la socioanalyse ?

Se socioanalyser consiste à se demander, en toutes circonstances, en quoi ce que l’on est et ce que l’on fait ou projette de faire, est déterminé, dans sa matérialité et/ou ses modalités, par ses conditions sociales d’existence, c’est-à-dire par la socialisation subie, par la position sociale qu’on occupe, par la trajectoire que l’on a suivie, par son appartenance à tel(s) ou tel(s) groupe(s), à telle classe ou fraction de classe, par les capitaux matériels et symboliques que l’on détient ou que l’on convoite, etc., et en même temps à se demander en quoi les « choix » de toute nature que l’on opère à tout instant, parfois après en avoir délibéré mais le plus souvent sans même y réfléchir vraiment, contribuent au maintien et à la reproduction de l’ordre social établi. La socioanalyse est donc un travail d’élucidation, de mise en lumière de ce qui habituellement fonctionne dans le clair-obscur, voire dans l’inconscience totale, à savoir les rapports d’homologie ou, pour parler plus simplement, les correspondances et les déterminations réciproques plus ou moins étroites, plus ou moins immédiates, entre les deux formes conjointes sous lesquelles existe toujours le monde social : les structures objectives en dehors de nous et les structures subjectives au dedans de nous. C’est un exercice difficile sans doute, mais ni plus ni moins que toute autre tâche intellectuelle, pour peu qu’on ait le temps et les moyens de s’informer et de réfléchir. La qualité du résultat dépend évidemment des ressources théoriques dont on dispose, mais je ne crois pas qu’il existe de méthode de la socioanalyse sans peine ni de recette magique pour acquérir la volonté de savoir, de comprendre et d’en tirer les conséquences. La véritable difficulté est ailleurs.

Elle tient au fait que, généralement, ceux qui entreprennent ce retour sociologique sur eux-mêmes y sont conduits parce qu’ils s’interrogent sur la façon dont le monde social fonctionne. Et s’ils s’interrogent, c’est d’abord parce qu’ils ne s’y sentent pas bien. Ceux qui s’y sentent confortables sont plutôt enclins à considérer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais ceux qui éprouvent un malaise, une des nombreuses formes de la « misère de position », finissent par s’interroger sur la racine de leur mal avec peut-être l’espoir d’y remédier. L’ennui, c’est qu’en même temps que certaines des raisons pour lesquelles on souffre, l’analyse critique découvre les conditions et donc les limites dans lesquelles on peut y remédier. On commence à comprendre que tous ces problèmes sont structurels, inhérents à une logique objective de fonctionnement, à un agencement systémique qui se moque des humeurs individuelles tant qu’elles ne se transforment pas en une force sociale organisée. On découvre qu’on n’est pas aussi étranger qu’on pouvait le croire au fonctionnement des structures et que, alors même qu’on aurait des raisons de se plaindre, on se comporte en victime consentante quand ce n’est pas en collaborateur zélé du système qui vous opprime. Pis encore, on découvre aussi – et ça, c’est très déstabilisant – qu’on n’a pas uniquement des raisons de se plaindre du monde dans lequel on vit, mais qu’il a aussi, en compensation, quelques côtés plus supportables, quelques avantages dont on imagine mal qu’on puisse se passer. Mais ce progrès dans la connaissance de soi-même n’a malheureusement pas d’effet automatique.

Tout se passe comme si le for intérieur de chaque individu devenait le théâtre d’un combat incertain entre le besoin de comprendre, né de sa frustration et de sa colère, et la volonté de ne pas savoir entretenue par tout ce qui l’attache et le fait adhérer au système.

C’est là sans doute la racine de la forme existentielle que tend à prendre le plus souvent le problème du changement social dans notre société : comment conserver le « bon » du système en se débarrassant du « mauvais » ? On ne réalise pas que ce genre de problématique, qui est à la base même de la démarche réformiste, est la version sociologique de la quadrature du cercle. Car ce qui fait les dominants, c’est aussi ce qui fait, inséparablement, les dominés. C’est le problème actuel de la majorité des classes moyennes « de gauche », dont la capacité de se faire des illusions sur elles-mêmes et sur le système semble inépuisable.

En fait, il faut regarder les choses en face, il n’y a pas de solution à ce problème, pas de remède à cette contradiction indépassable de l’intérieur, sauf à se persuader qu’on vit dans le meilleur des mondes. La seule démarche de nature à résoudre cette contradiction, c’est la lutte collective pour un changement révolutionnaire, c’est-à-dire la substitution au système existant d’un nouveau système social, obéissant à une logique radicalement différente qui n’est plus celle de la domination sociale.

Bien sûr, on peut toujours dans l’immédiat mettre en œuvre des palliatifs à l’échelle individuelle. Je connais des gens qui ont carrément bouleversé leur microcosme personnel parce qu’il leur était devenu intolérable de continuer à faire ce qu’ils faisaient jusque-là, avec le sentiment crucifiant de contribuer à entretenir ce qu’ils condamnaient. Je connais un journaliste (et même plus d’un) qui a abandonné le métier pour devenir enseignant ; un ingénieur, cadre supérieur de grande entreprise industrielle, qui s’est reconverti dans une activité modeste de restauration ; un travailleur social qui a préféré se consacrer à la fabrication du fromage de chèvre, etc. Et il y en a bien d’autres. D’un point de vue moral, on ne peut que saluer la force de caractère de ces héros de la vie sociale. Et on ne peut que leur souhaiter de trouver dans leur nouvelle existence un apaisement à leur mauvaise conscience. Mais on ne peut tirer aucun précepte général de ces cas singuliers qui s’apparentent beaucoup à la démarche classique de recherche du salut personnel. Dans ce domaine, il appartient à chacun de faire ce qu’il croit devoir faire en conscience.

En définitive, je dirai que que l’effort de se socioanalyser, s’il est suffisamment poussé, en toute rigueur, a une grande probabilité de déboucher sur l’adoption d’un point de vue révolutionnaire, une volonté de transformation radicale des rapports sociaux. La difficulté c’est de constituer la force sociale indispensable à la réalisation de ce projet. En tout état de cause, cela implique le rassemblement de la masse des intéressés potentiels (l’immense majorité des salariés aujourd’hui) autour d’un nouveau projet de société. Encore faudrait-il que tous les intéressés arrivent à faire le lien entre leur mal-être existentiel et la logique du système qu’ils ont intériorisée, et donc qu’ils entament, d’une façon ou d’une autre, leur socioanalyse.

Quoi qu’il en soit, la mise en évidence des liens étroits et incorporés que chacun entretient avec l’ordre établi, est la seule voie, non pas pour échapper miraculeusement aux pesanteurs sociales – ce qui est impossible – mais pour commencer à remédier à la cécité volontaire et plus encore involontaire qui assujettit tout agent au système et fait de lui un esclave qui s’ignore.

Quel regard portez-vous sur "la gauche de la gauche", le NPA, le Front de Gauche, les mouvements de Décroissance ? Êtes-vous personnellement engagé ou avez-vous été engagé dans des démarches politiques de ce type ?

Je mets de côté le mouvement de La Décroissance tel qu’il s’exprime dans le journal du même nom, qui a ma sympathie et mon soutien parce qu’il milite pour des changements de mentalité et de comportement qui peuvent et même doivent s’inscrire parmi les principales dimensions d’un changement révolutionnaire. L’idéologie de La Décroissance est de toute évidence en affinité avec la volonté de mettre un terme aux aberrations du système capitaliste, et je lui trouve des résonances essentielles avec ma vision personnelle des choses, dans la mesure où son objectif majeur c’est de travailler à faire prendre conscience de la nécessité de changer radicalement notre rapport à notre environnement naturel et humain. Pour autant ce mouvement n’a pas à proprement parler de projet politique explicite. Du moins ne se présente-t-il pas comme un parti politique ayant des prétentions au pouvoir.

C’est le cas des autres organisations que vous mentionnez, que je m’efforce de considérer sans préjugé hostile ni favorable mais seulement en fonction de leurs prises de positions et de leurs analyses. Si celles-ci me paraissent avoir, avec des nuances d’une organisation à l’autre, une tonalité incontestablement critique envers le système, elles me paraissent encore bien loin d’avoir défini clairement les objectifs et les voies d’une rupture véritablement révolutionnaire avec le système qu’elles récusent en principe mais qu’elles semblent prêtes à aller gouverner, au nom sans doute du sacro-saint esprit de compromis et du principe de réalisme auquel trop souvent on identifie la politique. En fait elles n’ont pas vraiment rompu avec la conception électoraliste, boutiquière et paroissiale, de l’opposition parlementaire traditionnelle et se comportent comme les roues avant et arrière d’un véhicule qui revendiqueraient toutes la fonction motrice sans voir qu’elles tournent forcément dans le même sens parce qu’elles dépendent toutes du même moteur. Comme si, en démocratie bourgeoise, s’emparer de la majorité parlementaire avait jamais servi, depuis des décennies, à autre chose qu’à déposséder le peuple de sa souveraineté, à enrôler les masses sous la bannière du capitalisme et à les fidéliser à un modèle présenté comme indéfiniment perfectible, dont nous mesurons bien aujourd’hui à quel point, en effet, il a perfectionné les moyens d’exploitation du travail par le capital.

En 2009, l'un des livres politiques "radicaux" qui s'est le mieux vendu était L'insurrection qui vient (20 000 exemplaires environ) : l'avez-vous lu ? Si oui, qu'en avez-vous pensé ?

Vaste question. Il y a toujours eu dans l’histoire des luttes de classes en France (et aussi ailleurs) un courant potentiellement insurrectionnel. Une des plus récentes expressions de ce courant consiste en un manifeste publié sous le titre L’insurrection qui vient (La fabrique éditions, Paris, 2007), ouvrage présenté comme collectif, dont les auteurs se donnent l’appellation de « Comité invisible ». Ce texte, remarquablement rédigé, dans une langue et un style qui sont ceux d’intellectuels de formation supérieure, a le mérite de dresser, dans les termes les plus nets, contrastant avec la bouillie idéologico-politique qui est servie aujourd’hui par les « partenaires sociaux », le bavardage médiatique et la langue de bois du « débat démocratique », un constat informé et argumenté de la situation actuelle dans les sociétés capitalistes. D’un point de vue symptomatologique, il est difficile de récuser le diagnostic sans complaisance formulé par les auteurs : ceux-ci ont manifestement la capacité, malheureusement rare, de comprendre et exprimer trois choses que l’immense majorité de leurs concitoyens ne peuvent et/ou ne veulent voir et dont la perception donne sa radicalité à une vision révolutionnaire de la lutte :

a/ le caractère irrémédiablement mortifère du système capitaliste.

b/ donc la nécessité pour y mettre fin de s’attaquer à ses causes profondes, à son principe même (la domination de classe, l’appropriation privée au bénéfice d’une minorité de possédants accapareurs, etc.) et pas seulement à des aspects périphériques ou subalternes (comme organiser une meilleure participation des travailleurs à la gestion des affaires, ou une redistribution un peu moins inégalitaire de miettes de capital, ou une plus grande mobilité sociale, etc.).

c/ l’imposture d’une démocratie parlementaire bourgeoise conçue, aujourd’hui plus que jamais, comme un dispositif à entretenir l’espérance illusoire en un progrès vraiment démocratique et à stériliser et dévoyer toute volonté de changement structurel. De cette caricature de démocratie, il n’y a vraiment plus rien à attendre (ou plus rien qu’un néo-fascisme fondé sur l’exacerbation du désir de sécurité débouchant – le processus est d’ores et déjà en cours – sur la substitution de l’Etat-policier à l’Etat-providence).

Ce système doit être mis définitivement hors d’état de nuire. Mais dire cela, revient au fond à rappeler ce qui constitue le dénominateur commun de tous les partisans du socialisme (le vrai, pas sa caricature sociale-démocrate) depuis maintenant plus d’un siècle.

Les divergences commencent avec la question, toujours d’actualité : Que faire, concrètement et tout de suite ?

On retrouve là la problématique classique réformisme-vs-révolution. Mais comme aujourd’hui le réformisme a cessé d’avoir des objectifs socialistes pour se réduire à une collaboration pure et simple avec la classe possédante et dirigeante, on assiste périodiquement à la réactivation des clivages qui divisent les révolutionnaires en partisans de l’action de masse (nécessitant un travail de longue haleine, des structures d’organisation de type parti ouvrier, etc.) et en partisans de l’ « action directe », immédiate, groupusculaire et donc souvent violente par nature. L’exténuation et le discrédit actuels des organisations comme le PCF, qui travaillaient naguère à l’action de masse, entraînent que les groupuscules tenant le langage de l’action radicale immédiate prennent plus de relief dans la platitude du marécage politique ambiant. Eux au moins ils ne proposent pas pour seule stratégie de s’enliser dans le jeu électoraliste de la démocratie bourgeoise. Mais que proposent-ils d’autre ? De prendre le maquis ? Au Chiapas, en Bolivie, etc., ça peut encore se concevoir. Mais en France, en Allemagne, en Italie, en Belgique, le mot d’ordre devient « descendre dans la rue et tout niquer », comme écrivent les auteurs de L’insurrection qui vient. Cette méthode de justice sommaire et expéditive peut procurer d’intenses satisfactions ponctuelles et momentanées, mais elle est sans lendemain, ou alors avec des lendemains pires que la veille. Un de ses effets les plus pervers, c’est d’apporter au pouvoir réactionnaire des arguments pour légitimer sa politique de répression contre-révolutionnaire, désormais baptisée « contre-terroriste » pour s’assurer le soutien des masses. Ce n’est pas là une crainte illusoire mais une des leçons les plus constantes de l’histoire ancienne ou récente des luttes de classes. C’est la raison pour laquelle les forces de police ne cessent d’infiltrer les groupes extrémistes avec des « casseurs » chargés d’attiser les inclinations à la violence de rue. L’arsenal légal permettant de criminaliser toute contestation qui prendrait un tour violent, est allé se renforçant au cours de ces dernières années et le pouvoir est heureux qu’on lui fournisse des occasions de s’en servir.

Par conséquent, autant on peut souscrire au diagnostic lucide de ceux qui ont compris et ne se font plus aucune illusion sur la nature profonde du système capitaliste, autant on doit éviter de se fourvoyer dans la démarche suicidaire préconisée par certains et qui fait finalement le jeu de l’ennemi de classe. En l’occurrence, le problème qui se pose sur le plan de l’action révolutionnaire est beaucoup plus un problème politique que moral. Seuls les imbéciles ou les suppôts de l’ordre établi peuvent condamner a priori le recours à la violence comme si c’était le mal absolu, sans considération des causes, des raisons et des circonstances, tout en refusant par ailleurs de voir les effets de la terrible violence sociale qu’exercent la domination de classe et ses institutions sur la personne et l’existence de millions d’individus. Sous la seule réserve de ne pas frapper aveuglément et délibérément des victimes innocentes, le recours à l’insurrection violente est une démarche moralement légitime (dont le droit est d’ailleurs inscrit dans certaines constitutions, comme la nôtre par exemple) lorsqu’elle est le seul moyen de mettre fin à l’oppression des faibles par les forts. Aucune argutie rhétorique ne saurait conduire à récuser ce principe. Mais celui-ci n’autorise pas un petit groupe militant, un comité invisible ou non, à décréter, du haut de sa compétence révolutionnaire autoproclamée, qu’il a pour mission de sauver l’humanité en tout ou en partie, et que la grandeur d’une telle fin justifie l’emploi de tous les moyens. La révolution sociale doit être l’affaire du plus grand nombre, pas celle d’une minorité agissante substituant sa propre volonté, si éclairée soit-elle, à celle d’une classe sociale. Et pour qu’une classe sociale, ou pour le moins la majorité de sa population, acquière une volonté politique de changement (avec ou sans affrontement violent aux forces de répression) il n’y a pas de miracle : il y faut seulement un travail politique soutenu, rationnellement et collectivement organisé. Ce travail ne se fait plus ou presque plus. Il faut le reprendre. L’organisation et le nombre, ce sont là les deux piliers de la force révolutionnaire sans lesquels le militantisme progressiste ne peut que dégénérer en activisme fébrile et aventuriste ou en recherche sectaire du salut personnel ou, pire encore, en quête individualiste d’émotions fortes et de poussées d’adrénaline.


Pour aller plus loin

Les ouvrages d'Alain Accardo

- Le petit-bourgeois gentilhomme, Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, éditions Agone, 2009

- De notre servitude involontaire, Lettre à mes camarades de gauche, éditions Agone, 2001

- Introduction à une sociologie critique, lire Pierre Bourdieu, éditions Agone, 2006

- Journalistes précaires, journalistes au quotidien, avec Georges Abou, Gilles Balbastre et Christophe Dabitch, éditions Agone, 2007